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"Ce n'est pas sous un régime totalitaire que la vérité est dangereuse, puisqu'elle n'existe pas. C'est dans les démocraties finissantes comme les nôtres qu'elle se transforme en poison, puisqu'elle devient relative."
M.G. Dantec in "Métacortex"

mardi 11 mai 2010

La promesse, une nouvelle qui sort du four

La promesse
Liberté
La lumière de midi submergea son sensorium visuel comme un superbarrage cédant dans une vallée endormie. Il entendit le chuintement du sas qui se refermait définitivement derrière lui. La gouine psychotique de l'accueil lui avait même souri. Samuel Forster avait attendu ce moment depuis quatre ans et demi. Il avait échoué à s'empêcher de se l'imaginer, et ce malgré toute sa volonté, mais jamais il n'avait supposé que la sensation serait aussi puissante. Il avait envie de prolonger cet instant. Il s'arrêta, posa son sac en plastique orné de son matricule, alluma une cigarette avec sa dernière allumette et se retourna vers ce qui avait été sa maison durant ces interminables dernières années.
Il avait presque oublié à quoi ressemblait la prison vue de l'extérieur : un gigantesque parallélépipède de béton brut d'un gris déprimant, deux mètres d'épaisseur, des fenêtres dispersées de manière aléatoire barrées par leur champ de contention de classe trois, l'excroissance de verre et d'acier disgracieuse que formait l'accueil et le local des gardiens. Au deuxième, deux blacks gigantesques gonflés aux hormones artisanales lui firent un signe qu'il leur rendit machinalement, des quelconques gros bras bossant pour Dixie, un truc qu'il n'avait plus besoin de savoir pour vivre. Les deux nervis se passaient un joint de THC synthétique, la fumée s'enroulait autour de leurs muscles surdimensionnés puis se perdait dans une bouche de ventilation invisible pour le jeune hacker fraîchement libéré.
Son regard descendit progressivement jusqu'au local fortifié des matons. Il y croisa le regard brûlant du gardien-chef. Cet immense enfoiré le regardait férocement à travers les multiples couches de verre moléculaire, impuissant maintenant que Samuel quittait son petit univers sadique personnel. Cet homme était le pire criminel que Forster avait croisé dans sa vie, un flic pourri que l'état avait préféré planquer plutôt que de subir l'opprobre médiatico-populaire en le jugeant. Le cas classique du psychopathe muni d'une plaque, le gouvernement mondial tolérant implicitement les exactions du bonhomme. Fernando lui avait expliqué l'histoire du gardien-chef Rice durant les premiers mois de leur colocation forcée, rien qu'il ne voulût maintenant se rappeler. Mais il se souvenait de la promesse faite à Fernando, et ça, il ne l'oublierait pas.
Samuel allait se retourner pour s'en aller définitivement quand il se souvint de son dernier deal avec les homos du troisième et, accessoirement, de leur clause supplémentaire. Rice avait un peu trop tabassé un petit gars originaire de San Mexico qui tapinait pour eux, le gars était mort trois jours après, ses cris de douleur s'étaient répercutés sans fin dans tout le bâtiment, refroidissant les autres business en cours. Les choutes avaient décidé de faire payer le coupable. Il avait promis à Nadia, un travelo sculptural enfermé pour multiples homicides assortis de tortures, qu'il énerverait Rice le plus possible avant de sortir : le gardien-chef était méchamment homophobe et allait se passer les nerfs sur les tapineuses quand il passait une mauvaise journée. La différence étant que, ce soir, les tantes l'attendraient avec des piquets de tente. Il fit donc un bras d'honneur à Rice qui, contre toute attente, parvint à prendre un teint plus rougeâtre encore que son habituel rouge brique de vin. Forster éclata de rire sous les acclamations des deux gorilles de Dixie et rejoint le robotaxi qui était arrivé pendant ce temps. Il balança son sac dans l'habitacle et traîna sa grande carcasse décharnée à sa suite. « Hotel Ambassador » lâcha-t-il à l'analyseur spectral. Le robotaxi lui afficha un holoplan où figurait les quatre Ambassador de GLAM1. Brandon pointa le sien, bordure de zone industrielle, la zone de deal de son adolescence. Puis il pirata l'engin histoire d'entrer une course bidon style ballade touristique exhaustive et de la faire débiter du compte du gardien-chef Rice. Cette facture-là, il n'y ferait pas opposition. Il ne résista pas au plaisir de bricoler le compte en banque pour facturer des séances de tortures sado-maso homosexuelles dans un club huppé de la ville, espaçant les soirées de deux mois et les faisant remonter à dix ans. Les agents qui allaient vérifier le compte de monsieur l'homophobe allaient sérieusement se poiler.
Samuel Forster fêtait ses vingt-cinq ans ce jour-là. Il décida donc de s'octroyer un cadeau inattendu : il versa le montant des séances du maton sur sa carte via un système de comptes en série et de sociétés écrans. On ne peut pas laisser décemment s'évaporer un tel paquet.
Réinsertion
Samuel savait qu'il lui faudrait plusieurs jours de boulot avant de pouvoir tenir la promesse qu'il avait faite à Fernando. Au moment d'échanger leur parole, Forster était persuadé qu'il allait mourir dans cette taule puante et n'y avait accordé qu'une importance marginale. De toute manière, sa date de libération lui semblait tellement lointaine que l'idée d'une promesse à tenir à l'extérieur lui semblait faire partie d'une réalité désormais inaccessible. Le vieux hacker avait l'air d'y tenir et Samuel s'était dit que Fernando allait avoir du mal à la réaliser. L'avenir l'avait tout d'abord détrompé, puis un truc comme le destin s'en était mêlé. Fernando était mort, fauché par une quelconque maladie que le service médical pénitentiaire n'avait pas traité, dans le but de ne pas gréver le budget de la prison. Le grand black musculeux lui avait claqué dans les bras, saignant des yeux et des oreilles, petites gouttes s'écrasant sur le sol uni de leur cellule en y laissant des flaques aux formes tristes. Une rumeur courait, disant que les matons testaient sur les prisonniers des armes biotechs pour le compte de multinationales. Presque sûrement authentique, les multis étant plus cruels que les gardiens.

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