Cette nuit, j'ai une fois de plus mis fin à mes jours. Cette fois, je me suis organisé minutieusement et j'ai choisi un moyen qui ne laisserait de moi que quelques parcelles de peaux et d'os déchiquetées, minimisant d'autant la possibilité d'une issue défavorable. J'ai donc infiltré une usine de conditionnement de viande et, après avoir modifié les protocoles de sécurité pour m'assurer qu'un quelconque programme de surveillance borné et insensible ne m'arrête pas, je mis en route mon définitif projet. En dépit du fait que je fus dans un premier temps broyé, puis concassé et haché menu, pour finalement être bourré dans des vessies de porc avant d'être conditionné en emballage de trois, je me suis réveillé quelques heures plus tard dans mon lit, entier et tristement bien vivant, contraint d'ôter de ma désormais courte liste une solution prometteuse. Encore raté !
Je m'imagine bien vos réactions, jeunes humains qui me lisez. Pour les trois quarts d'entre vous, votre verdict oscille entre la faiblesse dont je fais preuve, cette lâcheté et ce courage inextricablement liés que demandent l'acte terminal qu'est le suicide, et l'empathie génératrice de pitié et de compréhension. Pour trois seizièmes des lecteurs, ce sera une réaction de rejet face à cette décision. Vous êtes par ailleurs les derniers humains des régions industrialisées pour qui la survie est importante et vous représentez l'avenir de cette humanité moribonde. Pour le dernier seizième, le jugement revêtira la forme d'une satisfaction morbide, soit parce que vous désirez mourir aussi, soit parce que vous voulez tout simplement tuer, soit parce que vous n'êtes que des voyeurs passifs comme la majorité de l'humanité . Pour tous, une vague réaction nauséeuse se fera ressentir. Mais surtout, vous tous, vous n'aurez rien compris et votre misérable haine ou pathétique compassion ne s'appliquera pas dans mon cas. Les tendances que je prévois dans vos réactions sont exactes, par le simple fait de mon expérience, sans commune mesure avec la vôtre.
Chacun croit qu'il est unique, en oubliant peut-être que, face à nos congénères humains, nous avons toujours plus de points communs que de différences, que ce soit au niveau biologique ou intellectuel. Les conceptions, les convictions devrais-je dire, que vous pensez uniques et propres à votre petite personne sont en fait partagées par la majorité des autres humains. C'est ainsi que les théories de Jésus de Nazareth ou de Mahomet sont en fait un idéal désiré par l'humanité dans son ensemble. Ils n'ont rien produit de neuf, simplement systématisé des vérités aussi anciennes que l'humanité elle-même. Mais, au moins, ils ont eu le mérite de les dire voire de les écrire, ce qui ne permet pas à ceux qui leur ont succédé la béatitude confortable de l'ignorance.
En revanche, je suis complètement différent de vous, même si je partage un grand nombre de vos caractéristiques biologiques, et j'espère de tout cœur être unique, partant du principe que nul ne devrait partager mon malheur. Quant à mon intellect, vous comprendrez bientôt qu'il s'est progressivement éloigné du vôtre, à mon corps défendant.
Lire la suite... :
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Bravo et merci pour ce beau frisson.
RépondreSupprimerLinéaire, le temps serait-il l'ennemi de l'humain? Courbé, deviendrait-il fou en s'enroulant sur lui-même pour mieux se dédoubler?
Par Bouddha, l'espoir n'est-il qu'archéologie!?!
Un vieil admirateur
Merci beaucoup !
RépondreSupprimerPour la petite histoire, je voulais à l'origine de cette nouvelle utiliser l'idée de boucle non seulement pour le pauvre héros, mais aussi sur tout le continuum affectable. Cette version est un peu plus facile à gérer...