Bonjour à toutes et à tous,
Tombé sur un inclassable SF dans ma bouquinerie favorite, je ne peux raisonnablement résister à le partager avec vous. Voici donc, sous vos yeux ébahis, « Nuage » d'Emmanuel Jouanne. Comme vous l'avez justement supposé, le texte original est effectivement en Français, ce qui nous permettra de savourer à la fois plus directement et plus intensément le style de l'auteur.
Disons-le d'emblée, le style, que l'éditeur, en commerçant averti, présente comme nouveau, est un équivalent en Français de l'humour anglais somme toute assez courant (P.G. Wodehouse, Terry Pratchett ou Douglas Adams). Le choix du cadre SF fait donc beaucoup penser au « Guide du routard galactique » de Douglas Adams (H2G2 pour ceux qui l'auraient lu en Anglais ou vu le médiocre film). Maintenant, qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas écrit : si le choix stylistique n'est pas nouveau, les problématiques envisagées sont plus françaises (prédominance des personnages sur la situation). Le rapprochement avec Terry Pratchett est presque inévitable, avec cette capacité à aborder des questions fondamentales sans en avoir l'air, laissant entre les mains du lecteur la responsabilité de poursuivre ces réflexions.
La situation, justement, parlons-en ! Dans un futur non daté, nous suivons l'équipage d'un vaisseau semi-vivant, transporteur indépendant de passagers. A la suite d'une panne technique non précisée, le vaisseau doit atterrir sur la première planète qu'il croisera sur sa route. Malheureusement, ou heureusement en fin de compte, pour eux, c'est sur Nuage qu'ils tombent.
Nuage leur fait un accueil de feux d'artifices et de confiseries puis les force à se poser sur une grande roue géante de fête foraine. Nuage n'est plus une planète dans le sens où on le conçoit. A l'origine, des psychologues et des psychiatres voulaient étudier un humain isolé en contrôlant son environnement. Ils placèrent donc un bébé sur une planète non peuplée et commencèrent à manipuler son environnement. Rapidement, ils comprennent que la régularité métronomique de la vie de leur patient ne leur permettra pas de faire des observations utilisables. Grâce aux nanotechnologies, ils obtiennent une forme de chaos environnemental propice à leurs recherches. Comme de juste, le chaos s'emballe et les nanotechs se répandent dans la planète-même, la rendant douée de volonté, ou plutôt hyperréactive, et extrêmement versatile.
Comme je ne me suis pas renseigné sur l'auteur, je ne peux pas dire s'il a des compétences particulières en mathématiques chaotiques. Néanmoins, le principe est bien exploité. Il existe plusieurs « niveaux » de désorganisation et le chaos déterministe (c'est-à-dire qu'on peut en partie prévoir, ou du moins prévoir les tendances dominantes, notre économie était ce type de système il y a quelques dizaines d'années) a tendance à évoluer (ou dévoluer, à vous de choisir !) vers un système chaotique pur, par nature imprévisible (ce que notre espace économique est actuellement). Un système chaotique peut produire des conséquences gigantesques engendrées par des causes infinitésimales, entre autres, et c'est essentiellement ce point que l'auteur va utiliser.
En fait, tous les passagers, leurs peurs et leurs espoirs, vont intérférer sur la matrice chaotique planétaire. La réponse de la planète sera donc de se modifier pour intégrer les nouveaux paramètres de ses visiteurs. Evidemment, tout cela pose un problème d'envergure...planétaire. Les psys (sorry pour les gens du milieu, mais ne pas faire la différence devrait m'économiser quelques lignes...enfin plus maintenant) sont toujours sur la planète. Avec le temps, ils se sont habitués au lieu et, pour éviter les réactions les plus fortes, ils ont banni les sentiments, les sexes et tout ce qui produit finalement des émotions violentes ou peu contrôlables.
Nuage se divise en étages où une réalité prédomine plus ou moins sur les autres. Puisque le groupe se trouvera séparé, on est donc convié à voyager à travers cette improbable structure. Et c'est là que l'auteur s'avère génial : l'utilisation de ses personnages comme acteurs/créateurs de leur environnement est très bien maîtrisée. L'auteur ne se prive pas de faire resurgir les tensions entre les personnages sur le décor. Les obsessions sont merveilleusement exploitées, interprétées par une planète qui n'en comprend ni les causes ni les finalités. Par un procédé SF, l'auteur parvient à mêler inextricablement cadres et personnages, ce qui permet un traitement des caractères bien plus fourni et métaphorique que ce à quoi ce style nous a habitués.
Vous l'aurez aisément compris, le texte et le déroulement scénique sont étranges, troublants, sans queue ni tête. L'humour caustique qui exhauste le texte augmente cette sensation de dépaysement et se transforme presque en cynisme de la dernière heure. Le choix du nom des personnages (à une exception des noms de ville, et, pour l'exception, Prune...) et du nom du vaisseau dénote d'une légèreté un peu trop rare dans le monde SF.
J'ai donc beaucoup apprécié et, je le souligne, je me suis réellement évadé en lisant ce roman. Entre les rires et la réflexion, puisqu'en fin de compte, c'est un roman de SF psychologique foisonnant de richesses et de questionnements.
D'une part car il nous fait nous poser la question des limites raisonnablement envisageables des sciences humaines, particulièrement dans un monde où on semble considérer que ces domaines sont réellement des sciences. J'en entends déjà bondir en voulant défendre leur bout de gras, donc je clarifie. Momentanément, les démarches et les outils de ses branches ne sont toujours pas des outils scientifiques (des statistiques sur 3 personnes...), ce qui implique que les résultats sont autant objectifs qu'une étude sur le tabagisme commandée par Philip Morris. Je dois néanmoins souligner que la tendance actuelle va vers une rationalisation des outils et des démarches. Il ne restera donc aux scientifiques humains d'atteindre le niveau de réalisme de la plupart de leurs homologues éclairés (je précise éclairés car certains scientifiques sont aussi des crétins sûrs de leurs découvertes) des sciences naturelles, à savoir que nous ne développons que des MODELES en observant ce que nous définissons comme réalité, conscients d'être incomplets voire carrément à côté de la plaque. Dans un monde où il est à la mode d'être en thérapie et où l'on s'échange psys et médocs comme des vignettes autocollantes, il est peut-être intelligent de s'interroger sur ces domaines et leurs impacts sur notre société.
D'autre part, il interroge intelligemment sur les conséquences de nos conceptions sur notre environnement immédiat. Effectivement, à quel point sommes-nous capables de modifier le monde de notre entourage et, plus important, le nôtre propre ? En fin de compte, ne sommes-nous pas responsables, en grande partie, de nos peurs et de nos malheurs, puisqu'il est manifeste que nous sommes responsables des malheurs de notre environnement ?
Je conseille ce volume à celles et ceux qui ont besoin d'évasion. Vous verrez que notre planète est finalement très bien, et vous savez déjà que ce sont ses habitants qui posent problème. Accessoirement, je pense que ce roman de SF devrait plaire à la petite partie féminine du lectorat SF, dans la mesure où on peut très bien voir ce roman comme une gestation et un accouchement (là je me retiens de partir en délire sur les niveaux de Prigogine puisque l'enfant est plus complexe que la mère). Un livre dans lequel se plonger sans peur pour en ressortir frais et souriant.
Bonnes lectures à toutes et à tous !
samedi 18 février 2012
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