Un collègue étudiant, entre autres, le russe, m'a prêté ce livre étonnant (merci Denis, je te le rends mercredi prochain !). La SF russe du début du XXe est toujours intéressante, tant on peut sentir le poids de l'histoire agitée de leur patrie dans leurs lignes, que ce soit en la vénérant ou en le conspuant. Accessoirement, on se rend compte en lisant "Nous autres" d'Eugène Zamiatine qu'Huxley avec son "Brave new world" ou Orwell avaient bel et bien un inspirateur.L'histoire est narrée sous la forme d'un journal, ou plus précisément de notes, écrites à la première personne par D-503. D-503 est le responsable scientifique de "L'Intégral", une fusée spatiale qui va partir dans les étoiles pour aller à la rencontre d'autres formes de vie. Originellement, le journal qu'écrit le héros est censé partir dans le vaisseau avec tous les textes que les citoyens auront voulu écrire pour témoigner de la grandeur de leur civilisation.
Leur civilisation est une extrêmisation du communisme ou de n'importe quel régime très autoritaire. La Nation Unique, apparue à la fin de la Guerre de Deux Cents Ans, est dirigée par le Grand Bienfaiteur et policée par le corps des Gardiens. Chaque citoyen (on les appelle des numéros) a une fonction bien déterminée. La journée est organisée selon un strict agenda où 2 périodes de une heure sont consacrées à ses loisirs. Le sexe est bien évidemment réglementé, ainsi que la plupart de nos gestes quotidiens (uniforme unique, chaque bouchée doit être mâchée 15 fois...). L'humanité ne vit plus que dans une seule ville, dûment isolée du reste du monde par une barrière électrique. Tous les déplacements se font en même temps, en colonne par quatre. Vous l'aurez compris, l'idée est de gommer les différences faisant de nous des individus, donc de faire de l'humain une machine efficace et de l'humanité une ruche.
Puis le héros croit rencontrer l'amour (de mon point de vue, c'est de la pure manipulation) en la personne de la fantasque I-330. Le coup de foudre se déroule alors que I-330 interprète un vieux morceau sur un piano lors d'une conférence, D-503 est alors submergé d'émotions inconnues de lui jusqu'à lors. Petit à petit, elle va l'entraîner sur le chemin de la rébellion, lui présentant une facette de la vie qu'il n'avait jamais expérimenté. Elle va purement et simplement user de ses charmes pour pouvoir approcher "L'Intégral". Elle lui présentera les humains qui ont survécu à l'extérieur de cette grande ville organisée, ceux qui veulent libérer leur congénères du joug de l'horrible tyrannie. La révolution, comme de juste, sera un échec dans la mesure où le gouvernement, dans sa quête du bonheur statique, trouvera une solution chirurgicale à ses insupportables volontés de liberté.
Les thématiques abordées sont assez classiques vues de notre époque. L'image de la femme n'est guère brillante, soit manipulatrice soit pimbêche. L'image de l'homme n'est pas meilleure : naïf facilement emporté par des idées de grandeur. Le thème de la ruche est une approche redondante pour nous, mais si l'on se donne la peine de se l'imaginer dans le contexte de l'époque, il est aisé de s'imaginer que le texte était une bombe. Sans compter que Staline n'avait pas encore commencé ses exactions quand le texte est paru.
Il est clair que le texte est visionnaire. Nous vivons exactement dans le monde que Zamiatine décrit. Administrativement, que ce soit dans le monde civil ou professionnel, nous ne sommes que des numéros réalisant une tâche précise, la plupart du temps sans en envisager son impact voire simplement son but. La chimie a pris la place de la chirurgie dans le traitement des maladies liées à la rébellion ou aux réflexions sur la liberté. Nos villes n'ont pas de barrière puisque nous nous les mettons nous-même. Nos instances dirigeantes semblent plus nombreuses mais visent finalement les mêmes buts. Tout autant que les numéros de Zamiatine, nous ne nous posons que trop rarement des questions fondamentales et nous vivons nos problèmes artificiels.
L'écriture est alambiquée et peu efficace, probablement à cause de la traduction. Le texte pêche par son côté factuel mais garde un agréable parfum de désuétude. J'ai personnellement beaucoup apprécié le côté anticipation du texte et la froideur chirurgicale avec laquelle le héros présente sa vison du bonheur comme étant l'absence de surprise et d'engagement. Donc, après Efremov et Lem, un bon Russe de plus à mettre dans sa bibliothèque SF, sans compter que les 200 pages du bouquin se dévorent en quelques heures. Un autre avantage est que les concepts envisagés sont simplement présentés et compréhensible par n'importe qui.
Bonnes lectures à toutes et à tous !