Citation du moment

"Ce n'est pas sous un régime totalitaire que la vérité est dangereuse, puisqu'elle n'existe pas. C'est dans les démocraties finissantes comme les nôtres qu'elle se transforme en poison, puisqu'elle devient relative."
M.G. Dantec in "Métacortex"

jeudi 19 janvier 2017

SF Connexion

Bonjour à toutes et à tous,

Je me permets aujourd'hui de présenter « Les monades urbaines » de Robert Silverberg. L'auteur est né en 1935 à New York et il vit toujours. Précoce, il publie son premier roman à 19 ans et empoche le prix Hugo deux ans plus tard. L'auteur sera prolifique, et c'est peu dire. L'effondrement du monde du pulps avec la faillite de l'American News Company va même lui faire quitter le monde de la SF et de la Fantasy. Il écrira de tout, du western, de l'érotique, des aventures de super-héros, même une septantaine de livres dans le domaine de l'archéologie et de l'histoire. Toutes ces productions resteront très alimentaires.

C'est au milieu des années 60 qu'un marché surprenant entre Robert Silverberg et le directeur de la célèbre revue « Galaxy Science Fiction », Frederik Pohl, lui permet de sortir quelques chefs-d'oeuvre. Le marché est plutôt amusant car le directeur promet de tout publier sous condition que Silverberg « donne le meilleur de lui-même ». Le contrat courra presque une décennie avant que l'auteur prenne sa retraite. Ce n'est que temporaire puisque l'auteur commencera dès 1979 à écrire les sept livres de Majipoor qui lui vaudront une renommée internationale. Il continuera à écrire jusqu'à maintenant, avec quelques bijoux comme le très brillant « Roma Aeterna », que je présenterais sur ce blog dans quelques temps, ou encore « Gilgamesh, roi d'Ourouk », une référence absolue dans le domaine de la Fantasy.

« Les monades urbaines » est sorti en 1971, durant cette période de contrat étrange avec « Galaxy Science Fiction ». C'est donc a priori un bon exemple du talent de l'auteur. De mon point de vue, il commence bien même avant de débuter puisqu'il est précédé de deux citations antithétiques que je vous laisserais découvrir. Je peux quand même dire qu'une est de Cicéron et l'autre de Rousseau.

Nous sommes en 2381, l'humanité a survécu après une très grande crise survenue dans un passé oublié. Pour pallier au problème de la surpopulation, l'humanité a décidé de s'étendre vers le haut. Elle a créé les monades urbaines, titanesques immeubles de 1000 étages : 3 kilomètres de béton et d'acier. Une tour comprend presque un million d'êtres humains, l'espace entre les tours est réservé à l'agriculture, pratiquée par des humains ne vivant pas dans les monades. Le système semble fonctionner puisque la planète accueille 75 milliards d'êtres humains au moment de l'histoire.

On suit l'histoire de plusieurs habitants de la monade 116. Certains interagiront entre eux, d'autres pas. Le livre est une suite de scènes de la vie dans un tel espace. Evidemment, la promiscuité a engendré une société aux règles particulières et étranges pour nous. Notamment, dans la monade 116, le mariage existe toujours, ainsi que les familles qui vivent ensemble dans un appartement à partir du moment que des enfants sont issus de l'union. Si le mariage existe, la fidélité est un peu particulière, dans la mesure où, toutes les nuits, les hommes sont libres de faire une « promenade du soir », expression gentillette qui permet à chaque homme de rentrer dans n'importe quel appartement pour avoir des relations sexuelles avec les femmes en âge de procréer de la maison. Les mariages ont lieu dès la puberté et les enfants sont souhaités au plus vite.

Cette idée que l'on a vaincu le manque de place pousse à une frénésie reproductive très marquée. Le nombre d'enfants du ménage a une incidence évidente sur la position sociale, laquelle dépend de l'endroit où l'on naît. Pour des raisons logistiques, les tours se développent par quartiers d'étages, chaque personne habite finalement proche de son lieu de travail. En gravissant cette monade, on verra une orientation de la valeur sociale qui va, assez logiquement, de bas en haut. Le sommet de l'immeuble contient les plus hauts niveaux administratifs de la monade alors que le bas abritent les ouvriers chargés de la maintenance mécanique d'un tel colosse.

Si les monades recyclent leur eaux et sont autonomes au niveau énergétique, elle ne produisent que des objets manufacturés et aucune nourriture. Il existe un extérieur aux monades. Le reste de la planète a été transformée en d'immenses champs laissés aux soins d'agriculteurs qui vivent dans des villages. Il n'existe pas de tourisme dans ce monde, les citoyens des monades ne ressentent pas le besoin de sortir, le dépaysement est à quelques étages après tout, et la circulation est assez libre dans les tours. Les cultures et les habitudes sociales des deux peuples sont totalement différentes. Evidemment, la natalité est vue en sens inverse, avec un strict contrôle des naissances, il subsiste des cultes et des célébrations dans le « monde campagnard » alors que le « monde citadin » est monothéiste.

J'ai apprécié ce livre car il anticipe bien les conséquences d'un tel choix d'habitation de notre planète. Robert Silverberg va jusqu'à décrire la vie d'un musicien, quoique le terme est un peu réducteur. L'ambiance est doucement malsaine, ce qu'on lit est logique et justifiable mais heurte notre morale malgré la relative ancienneté de ce texte. Je conseillerais plutôt sa lecture à un public plutôt adulte, la sexualité étant quand même très présente et la morale de ces potentiels futurs nous demande une certaine dose de recul.

Il faut bien évidemment penser que ce texte est sorti en 1971, que la période était prolifique en idées de toute sorte et que la libération sexuelle et, par-là même, une remise en question de l'idée que la famille et le coupe était la « brique » de la société. Les idées de diversité génétiques et d'autres connaissances techniques et scientifiques étaient devenues en partie domaine public. Je rajouterais qu'il y avait un engouement plus populaire pour ce qui concernait les sciences, la technologie et le futur. Robert Silverberg réalise en fait un essai de sociologie sur une société potentielle, et le résultat est excellent puisque même le style d'écriture, très factuel la plupart du temps, sert parfaitement le contenu. Un bon livre de cet auteur ! Et il vous reste ma dernière nouvelle à lire en cas de manque immédiat.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

dimanche 15 janvier 2017

Les nouvelles du front

Bonjour à toutes et à tous,

J'ai laissé ce blog de côté pour quelques temps et je reviens avec quelques nouvelles et quelques belles découvertes littéraires. Je vais éviter de vous inonder de blabla inintéressant et je vais passer tout de suite à l'essentiel.

J'ai terminé mon petit cycle de nouvelles "Le projet" et je vais vous distiller les deux derniers volets. Le premier tout de suite, sans plus attendre, immédiatement puisqu'il est la raison d'être de ce post. Le deuxième dans 2 semaines. Entre temps je publierais quelques présentations de romans, comme à la grande époque.

"Le projet" est un petit cycle de trois nouvelles. Il se déroule dans un monde post-apocalyptique dévasté où la violence est devenu le principal moyen d'expression. C'est un environnement noir et terrible où l'humanité se présente sous son jour le plus abject. Cela fait longtemps que j'ai publié la première partie donc je ne peux que vous conseiller de relire la première ici.Quant à la suite :

1. Pause café 

Le gamin était là, juché sur son muret, comme d'habitude. Jackson ne savait pas son nom, jamais il ne le lui avait demandé. Pas même le jour où il avait arraché les tripes des pervers qui lui faisaient faire le trottoir, les meilleurs jours. Ses petits yeux noirs le scrutaient de sous sa capuche rabaissée. Le gosse souriait. Jackson voyait ses dents briller dans l'ombre dense de son vêtement. Depuis de nombreuses années maintenant, l'enfant l'attendait à la périphérie d'Abidjan à chaque fois qu'il s'y rendait au hasard de ses déambulations destructrices, toujours scrupuleusement au même endroit. Jackson jouait le jeu de bon cœur. Malgré le fait que les habitudes étaient mortelles.

Jackson marqua un arrêt et jeta un regard apeuré derrière lui. Une bête cauchemardesque s'inscrivait doucement dans son dos, comme si un dispositif de camouflage s'estompait en un improbable fondu-enchaîné. La forme se précisait, massive et haute de plusieurs mètres. Elle était dotée d'ailes membraneuses et son corps écailleux se tordait de colère. Sa tête chevaline hérissée de dents et de protubérances menaçantes se balançait méchamment au bout d'un long cou sinueux horriblement mobile. Sa peau semblait de feu vivant et l'air se tordait en sifflant autour de ses mouvements rapides. Puis la bête repéra Jackson et toute la malignité de ce prédateur fantastique se focalisa sur cette proie esseulée. Jackson portait désormais une armure de plaque médiévale et une longue épée scintillante prolongeait son bras. Le combat dura quelques épiques instants avant que le dragon ne s'effondre, touché à mort et crachant sa dernière flamme d'agonie, blanche et pure. Puis tout disparut soudain et il ne resta plus que Jackson, et l'émerveillement de l'enfant. Le tueur sans pitié sentit son cœur se ramollir à la vue des yeux écarquillés du gamin. Le monstre était un petit travail de modélisation sur la base d'un vieux film bidim, il l'avait spécifiquement préparé à l'intention de ce môme, pour perpétuer le rituel qui les liait depuis la première fois où il était revenu à Abidjan après l'avoir libéré. Ce petit jeu lui avait par ailleurs fait découvrir de nombreuses fonctionnalités avancées sur son armure nanotech. Le gosse sauta souplement à bas de son perchoir, fit un petit signe de la main auquel le terroriste répondit, traditionnellement, de la même manière. Puis le jeune homme s'en fut en courant dans les sinuosités tarabiscotées des ruelles de la métropole plus si altière. Jackson se dirigea sans détours inutiles vers sa destination initiale.

Le siège de sa faction, dans cette partie du monde, était tout bêtement un bar. On y accédait très facilement, il n'avait strictement rien de clandestin et était même flanqué de deux commerces légaux : un marchand de filtres à air et un chimiste public, qui ne s'étaient pas vraiment installés là sans raison. Jackson scanna machinalement le périmètre de l'entrée : crépitement de données dans ses optiques de guerre, analyse des potentiels, graphiques mouvants. Pas de danger, ce qui était somme toute logique quand on faisait partie d'une faction de psychopathes technologiquement suréquipés. Les minables tubes de néon qui faisaient la fierté du patron, un géant blond, fanatique immodéré d'un tyran du Moyen-Âge appelé Hilder, clignotaient faiblement dans la violente lumière du jour : Zyklon-B.

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