Bonjour à toutes et à tous,
Continuant sur ma lancée, je vous présente aujourd'hui « Le monde aveugle » de Daniel Francis Galouye, dont j'ai déjà présenté « Simulacron 3 » il y a peu. A nouveau, ce roman est un classique des années 1950-60 dans mon domaine. Je pense qu'il est un des auteurs de SF incontournables, le fait qu'il soit réédité en poche en est une preuve suffisamment claire. Son style a dépassé les élucubrations pleines d'espoir de la période précédant les deux guerres mondiales. L'auteur se situe à une époque où les dystopies (contraire de l'utopie) se développent, d'abord timidement puisqu'on pensait que leur idées pouvaient être dangereuses et qu'ils étaient surveillés (les archives publiques de certaines agences gouvernementales le prouvent directement), puis rapidement pour arriver au courant cyberpunk.
Comme je ne l'ai pas fait la dernière fois, je vais dire quelques mots sur l'auteur. Né en 1920 à la Nouvelle-Orléans, Daniel Francis Galouye sera pilote d'essai durant la seconde guerre mondiale puis se dirigera vers le journalisme à la fin du conflit. Parallèlement, il se met à écrire de la SF, avec la reconnaissance qu'on lui connaît. Auteur éclectique, sa SF est surprenante et explore déjà les extrémités auxquelles peuvent nous amener une utilisation irrationnelle de nos découvertes.
Si « Simulacron 3 » est un roman technologique, « Le monde aveugle » est tout autre. A nouveau sous la forme d'un roman classique, il nous entraîne dans d'obscures grottes inquiétantes et humides. On suit la vie de Jared Fenton, habitant d'un monde souterrain n'ayant jamais vu la lumière. Trouver Lumière est d'ailleurs le but de la vie de cet homme. Chassant et cultivant, son peuple survit, luttant sans cesse dans ce monde de ténèbres peuplées de prédateurs inquiétants.
Evidemment, on écrit rarement un roman pour relater une histoire sans accrocs, et celui-là n'en manque pas ! Jared, suite à la mort du « chef » de son village, se fait nommer à son poste. Pour renforcer sa position et celle de ses concitoyens, on lui fait rencontrer Della, fille d'un autre roitelet de la région. Tous ces beaux plans sont mis en danger car les sources d'eau chaude où ce peuple cultive sa nourriture se tarissent inexplicablement. Pire, des créatures inconnues attaquent villages et voyageurs, générant un chaos gigantesque. Pendant ce temps, Jared s'est créé suffisamment de problèmes pour le forcer à s'enfuir, entraînant Della dans son sillage. S'ensuivent de multiples péripéties.
Au niveau scénaristique, « Le monde aveugle » vaut largement « Simulacron 3 » : intrigue bien ficelée, récit bien géré... Au niveau stylistique, la donne est tout autre. Pour commencer, l'auteur a banni le verbe voir de son vocabulaire, ce qui est plus difficile qu'il n'y paraît, pour le remplacer par entendre, toucher et goûter. Par voie de conséquence, l'ambiance descriptive est déroutante et particulièrement prenante. La sensibilité de l'auteur s'exprime librement, nous entraînant dans des gouffres oniriques et emplis d'échos. L'auteur a évidemment dû développer des outils pour que ses personnages puissent percevoir leur environnement, dont je ne dirais rien pour ne pas vous gâcher la découverte. Ce type de roman étant assez rares, on peut quand même citer « Das Parfum » de Patrick Süsskind ou encore l'excellent mais moins célèbre « Schlafes Bruder » de Robert Schneider, celui-là est à l'inverse de ces classiques car, en lieu et place de focaliser sur un seul sens (odorat pour Süsskind et audition pour Schneider), il en supprime au contraire un.
Personnellement, je pense que c'est un exercice de style particulièrement riche, à la fois pour l'auteur et pour le lecteur dans le sens où on sent le monde d'une manière inhabituelle et sensitivement très prenante. Le défaut réside dans le fait que beaucoup d'indices que Galouye utilisent sont trop faciles à interpréter pour des lecteurs de notre époque. Ce qui fait qu'on connaît presque immédiatement le pourquoi de la présence des hommes dans cet environnement peu naturel. Malgré tout, on ne sait pas comment le héros et sa compagne le découvriront et cela vaut donc la peine de finir ce récit, rien que pour savourer le texte.
Je dois dire que ce roman m'a vraiment plu, dans le sens où il est agréable à lire et très original. L'ambiance m'a fait penser à un autre livre que j'avais présenté dans ces pages. Facile à lire, presque sans violence (scènes de chasse et quelques bagarres) et doté d'une intrigue séduisante, « Le monde aveugle » se lit dès 12 ans à mon avis. Une adaptation en film est à mon sens parfaitement envisageable, ce qui est d'habitude un bon critère d'accessibilité.
Bonnes lectures à toutes et à tous !
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