Citation du moment

"Ce n'est pas sous un régime totalitaire que la vérité est dangereuse, puisqu'elle n'existe pas. C'est dans les démocraties finissantes comme les nôtres qu'elle se transforme en poison, puisqu'elle devient relative."
M.G. Dantec in "Métacortex"

mardi 10 mars 2015

Les nouvelles du front

Bonjour à toutes et à tous,

Le blog est donc reparti et j'espère que le contenu vous convient. Les nouvelles rubriques "Hallultérations" et "Autres rivages" me permettront de proposer davantage de contenus donc un rythme un peu plus soutenu que par le passé. L'idée était aussi de ne pas s'enfermer totalement dans la science-fiction, d'une part parce que je ne suis pas un spécialiste, et surtout parce que ce n'est pas très représentatif de ma propre personne.

Sur le front de la littérature, je présenterais Congo Pantin, de Philippe Curval, dont vous pourrez savourez quelques extraits dans mes citations du jour. C'est de la bonne SF à la française et j'ai beaucoup aimé. Comme annoncé, je parlerais de Terry Pratchett et de son Disque-Monde. Comme les annales du Disque-Monde sont une œuvre plutôt vaste (plus d'une trentaine de volumes traduits, je pense que le terme œuvre n'est pas usurpé), je préfère présenter le vaste monde loufoque qu'il a enfanté plutôt que de me focaliser sur un roman en particulier.

Du côté de ma production personnelle, j'ai fait l'erreur "de vite essayer un truc" sur la deuxième partie du petit cycle "Le projet", je n'aurais pas dû. Après des heures de méditations (en fait une chaîne de jurons qu'on pourrait à la rigueur voir comme un mantra inédit), j'ai réussi à trouver un compromis entre ma première version et ma nouvelle idée et le résultat sera publié vendredi au plus tard. La future nouvelle rubrique "Hexagrammes", cycle de nouvelles basés sur les 64 hexagrammes du Yi-King, est en bonne voie après une gestation complexe. La relative lenteur de la mise en route tient au fait que j'avais voulu initialement déléguer une partie du procédé de scénarisation et que les multiples changements d'avis qui en ont découlé ont été plus longs que prévu. Je suis par ailleurs plutôt content de ce petit décalage, ce travail demande de la subtilité et une certaine forme de douceur qui se développent assez mal dans l'urgence.

J'ai beaucoup de peine à trouver un film à vous présenter donc je vais probablement devoir puiser dans ma vidéothèque. J'hésitais encore, j'aimerais rester dans le domaine de la SF dans cette rubrique mais il est possible que je dépasse là encore ce cadre, sans compter que de nombreux film n'ont de SF que le contexte, comme "Predestination" que j'ai présenté dernièrement.

Il ne me reste plus qu'à espérer que vous profitez bien du printemps en avance. De mon côté c'est le cas puisque je me suis remis à l'escalade, histoire de prendre un peu de hauteur !

Bonnes lectures à toutes et à tous !

dimanche 1 mars 2015

AV

Bonjour à toutes et à tous,

En ces jours de neige et en attendant le soleil pour aller tracer de belles courbes sur les pentes immaculées, il est parfois agréable de lézarder un peu sur son canapé en savourant un bon film. C'est ce que je vais tenter de vous proposer avec « Predestination » de Michael et Peter Spierig. Contrairement à mon habitude, c'est un film très récent que je présente puisqu'il est sorti en 2014. Au passage, présenter des films qui ont quelques années n'était pas une stratégie délibérée : il se trouve simplement que la plupart des posts de cette rubrique est issue de discussion que je tiens avec des amis ou autres connaissances. Quand elles ne connaissent pas ou que je ne connais pas un film SF que l'un ou l'autre trouvent marquant, je regarde à nouveau ou pour la première fois le long métrage et j'écris un post pour ce blog. Je précise à nouveau que je ne présente que ce que j'ai apprécié, je ne suis en aucun cas un critique de cinéma ni même un amateur (disons qu'un scénario exceptionnel peut me faire oublier bien des défauts).

Mais revenons à nos moutons (électriques). « Predestination » est une adaptation d'un bouquin de Robert A. Heinlein qui s'appelle « Vous les zombies » dans la langue de Molière. Aux allergiques, je vous rassure d'emblée, il n'y a aucun zombie dans cette histoire (sorry Melvin, pas de zombies nazis, mais c'est tout de même un bon film). Je précise que je n'ai pas lu le livre donc il va de soi que je ne peux pas juger de la qualité de l'adaptation. Je dirais simplement que le film m'a donné envie de le lire, puisqu'il semble certain que je ne l'aurais jamais tiré d'une étagère avec un titre pareil : c'est plutôt une bonne nouvelle.

Michael et Peter Spierig, les réalisateurs et producteurs, sont des frères jumeaux d'origine allemande qui réalisent avec « Predestination » leur quatrième long métrage. Comme le reste de leur filmographie, l'origine légale du film est australienne. Ils ont déjà fait un film de zombies (pour ceux qui auraient une petite obsession) qui se nomme « Undead » et un film de vampires, « Daybreakers ».

Le casting est à la hauteur des ambitions des deux frères. Tout d'abord Ethan Hawke, qui avait par ailleurs déjà joué dans « Daybreakers », leur film précédent. Son rôle est mené de très grande manière, et il serait un peu dommage de trop en dire. Je dois de plus bien admettre que, depuis « Gattaca », j'attendais un bon rôle SF pour cet excellent acteur. Ensuite Sarah Snook, très impressionnante dans un rôle difficile. Actrice australienne, elle a tourné dans une dizaine de films, particulièrement ces trois dernières années. Ce rôle est bien porté et ceux qui verront le film comprendront ce que je voulais dire par rôle difficile.

Ce film étant basé sur le voyage dans le temps, je ne peux pas préciser sans y consacrer de très nombreuses lignes à quelles époques se déroule l'action. En revanche, je peux dire que le voyage dans le temps a été découvert en 1981. On a en fait découvert un canal temporel qui, partant de l'instant exact où il fut trouvé, permet de se rendre d'au maximum 53 ans dans le passé ou le futur. Comme de juste, une forme de « police temporelle » a été constituée, les agents essayant d'éviter de grandes catastrophes. Jusque-là, rien de bien original, me direz-vous, mais c'était jusque-là.


Le film suit les pas de John (Ethan Hawke), agent temporel en fin de course. En fin de course car le voyage dans le temps a un prix : on perd a chaque voyage une partie de soi et une psychose grave n'est pas impossible en cas d'abus. C'est pourquoi John va devoir s'arrêter. Sa dernière affaire l'amène sur les traces d'un terroriste new-yorkais surnommé « Le Plastiqueur ».

Au vu de ses derniers indices, il devient barman pour guetter une personne dont il sait qu'elle sera utile. C'est alors que rentre et s'assoit un homme au comptoir (Sarah Snook) et qu'une conversation va commencer. Cet homme va raconter son étrange destin, de petite fille abandonnée aux jours d'aujourd'hui. Ce récit, sous forme de flashbacks successifs, est d'une intensité poignante, l'histoire de cet humain est terrible. Pauvre hère tout seul et ô combien différent !Puis John lui donnera la possibilité de changer son destin.

Malgré tout ses efforts, il ne parviendra pas à l'arrêter avant la fin de son mandat, bien qu'à chaque voyage ses indices se soient de plus en plus focalisés sur un coupable potentiel. John prend donc sa retraite : pour un telle personne, qui n'a en fin de compte aucun passé nulle part, elle prend la forme d'un choix d'une destination spatio-temporelle où l'agent peut finir ses jours comme un humain parmi les autres. Sa dernière enquête inachevée, il décide de prendre sa retraite a une date légèrement antérieure à celle de l'attentat qu'il a échoué à empêcher, se laissant ainsi une ultime chance.

Le scénario est excellent, même si ma petite présentation de l'entame semble peu originale : en fait je ne tiens pas trop à vous gâcher le film en vous dévoilant des mécanismes ou une construction scénaristique. L'exploitation du voyage dans le temps est incroyable et la question de la vraisemblance du scénario devrait vous occuper un instant. L'image est très élégante, assez figée et bien travaillée. La musique est intéressante, particulièrement dans la mesure où elle suit les époques et sert autant au réalisme de l'ambiance qu'à l'accompagnement des scènes.

J'ai pris beaucoup de plaisir à visionner ce film. D'une part parce que son rythme est agréable et bien géré, d'autre part car il est rare de voir une aussi bonne exploitation d'une idée on ne peut plus SF. De nombreux navets ont été commis sur le voyage dans le temps, essentiellement parce que des gens un peu dépassés essaient d'expliquer le pourquoi du comment. Dans « Predestination », l'explication technologique n'existe pas et, franchement, elle est en fin de compte sans le moindre intérêt. Le récit balaie rapidement les questions que les plus ingénieurs d'entre nous pourraient se poser. On se laisse emporter avec beaucoup de curiosités par la trame et ses révélations.

Le film s'adresse à un public plutôt adulte, plus pour l'aspect de la finesse du scénario que pour le contenu visuel du film. Je le conseille très lourdement aux personnes qui pensent ne pas aimer les films de science-fiction : le film ne pourrait tout simplement pas exister sans le voyage dans le temps mais c'est bien la seule chose qui soit SF dans cette histoire (pas de laser et de vaisseaux qui détruisent des planètes, promis). Les thématiques sont vastes : la différence et la difficulté à se positionner parmi ses pairs, l'inéluctabilité du destin opposée au libre arbitre, l'amour et la solitude… Le traitement transtemporel des sujets les enrichit de points de vue à la fois inhabituels et totalement adéquat. Un très bon moment à voir par presque tous !

Bonnes lectures à toutes et à tous !

mercredi 25 février 2015

SF Chronicles

Bonjour à toutes et à tous,

La SF littéraire des années huitante est un peu comme sa musique : bien souvent clinquante, cherchant à être scandaleuse et ne parvenant qu'à être ridicule. Néanmoins, et c'est aussi le cas dans la musique, on y trouve quelques perles incrustées dans la marée noire. C'est ainsi que j'ai redécouvert Norman Spinrad, que j'ai sous-estimé pendant des années après avoir lu un truc assez indigeste de sa main. Heureusement, on m'a un peu poussé à lire « Rock Machine » et on a bien fait. Le bouquin est tout à fait satisfaisant.

Parlons un peu de l'auteur, comme je ne le faisais pas avant. L'auteur est né en 1940, dans les années soixante et septante, il va participer à la rénovation et à la réorientation de la science-fiction américaine aux côtés des plus grands noms de cette époque (Aldiss, Moorcock, Dick, Sturgeon, Ursula Le Guin, Zelazny…), ces auteurs s'appelleront collectivement « New Wave ». Ses deux livres les plus célèbres : « Jack Barron et l'éternité » et « Rêve de fer » avaient fait grand bruit à l'époque de leur sortie, pour leur contenu critique et « révolutionnaire ». Je vous présenterais « Jack Barron et l'éternité » plus tard car j'aimerais bien le relire une petite fois avant de vous en parler.

« Rock Machine », paru sous le titre lui aussi anglais de « Little Heroes », est un travail plus récent puisqu'il est sorti en 1987 en VO et en 1989 en Français. Les années huitante ont été un terreau fertile pour la SF dans la mesure où les technologies se sont peu à peu mises à changer notre quotidien et ce à très grande échelle. Imaginer le futur dans une telle explosion technologique a donné des résultats variés, du plus dingue au plus réaliste. Les années huitante ont vu aussi la télévision envahie par les programmes SF ou fantastiques. Comme je le disais au début, la plupart sont insipides voire franchement ridicules. Ce roman est une exception.

Si la critique sociale est très présente, c'est essentiellement dû au fait que l'auteur prédit un futur socio-économique très hiérarchisé : quelques ultrariches, des cadres sur un siège éjectable et une majorité de pauvres à la limite de la misère noire. Conséquemment, les villes se sont segmentées en fonction de l'échelle sociale de leur habitants. Les quartiers riches sont sillonnés par des gardes privés alors que les quartiers plus modestes sont des coupe-gorge non policé. Comme souvent dans les romans, on suit les trajectoires mêlées de plusieurs protagonistes.

D'abord Paco Monaco, latino-américain de New York, accro au câble (un stupéfiant électronique), homme représentatif des hordes de pauvres qui peuplent cette mégalopole. Paco est au plus bas, c'est alors qu'il va découvrir une nouvelle forme de drogue électronique, le zap, qui permet de réellement vivre ses rêves, comme en réalité augmentée. Cette drogue va lui changer sa vie : de Paco Monaco le miséreux émergera Macho Muchacho, bête de virilité et de prestance. C'est sous l'effet de cette drogue que Paco sauvera Karen Gold qui lui présentera un groupuscule terroriste : le Front de Libération de la Réalité.

Karen Gold est un personnage riche. Petite fille modèle, elle gravit les échelons laborieusement pour obtenir ce qu'elle estime être la normalité : une place dans une colocation en plein New York et un travail sans grand intérêt. Comme de juste, elle perd son travail, puis son appartement et se retrouve plus ou moins à la rue. Elle sera recueillie par ce Front de Libération de la Réalité qui l'emploiera par la suite pour diffuser son idéologie.

Le couple Karen/Paco dynamisera ce groupuscule un peu moribond en élargissant le spectre de son action. Surfant sur les nouvelles stars du showbiz à la mode, le groupe va tenter de changer réellement le monde. C'est compter sans le rock'n'roll.

Effectivement, le fond de cette histoire est le rock. Muzzik, la bientôt seule et unique multinationale du disque, voit ses activités stagner. Il lui faut maladivement trouver une nouvelle star rentable et si possible pas trop imprévisible. La multinationale s'adresse donc à Glorianna O'Toole, la grand-mère terrible du rock'n'roll, espèce de Lemmy, pour fabriquer un produit correspondant à ses attentes. Par fabriquer, je l'entends au sens propre puisque l'artiste n'existera pas. La voix ainsi que la musique seront totalement synthétiques, ainsi que l'image de l'artiste numérique. L'entreprise adjoint deux spécialistes pour créer le produit, lui laissant le choix de la direction.

Evidemment, tout ne va pas aller sans mal, particulièrement au niveau de la relation entre les deux spécialistes : Bobby Rubin à la musique et Sally Gennaro à l'image. Eux aussi vont être emporté par le zap, qui des taudis remontera jusqu'au sommet de la pyramide. Puis le rock les emportera !

L'histoire est bien menée, même si la mise en place prend du temps. Il est plaisant de passer d'un personnage à l'autre, leur vision de leur société est si différente qu'elle en est parfois opposée. Les références rock, nombreuses, sont la seule marque de vieillesse du livre. La société envisagée est terrible d'indifférence et l'idée de réveiller le monde par la musique est intelligemment exploitée.

Le livre s'adresse à un lectorat assez âgé pour supporter quelques scènes érotiques et de violence (après tout, sex, drugs and rock'n'roll). Cet auteur est de plus assez légendaire et ses thématiques n'ont pas été écornées par le temps. J'ai pris un grand plaisir à le lire, j'ai eu envie de savoir où le récit pourrait mener, quelles solutions seraient envisagées… Dans tous les cas un auteur à lire et à savourer devant un bon feu de cheminée.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

vendredi 20 février 2015

Autres rivages

Bonjour à toutes et à tous,

Comme annoncé précédemment, je vais prendre le temps de présenter des livres hors du domaine de la science-fiction. La rubrique s'appelle donc « Autres rivages » et son contenu sera beaucoup plus varié que mes autres rubriques. Je ne tiens en effet pas à suivre de ligne particulière quant au choix des livres que je présenterais : je n'ai moi-même que peu de structures dans ce que je lis par plaisir.

Donc j'inaugurerais en vous dévoilant « Océan mer » d'Alessandro Baricco. L'auteur est à mon sens connu, mais ce n'est pas forcément le cas pour tout le monde. Ecrivain, musicologue, journaliste et quelques autres : le bonhomme a plus d'une corde à son arc et s'en sert assez abondamment. Sa production littéraire commence dans les années nonante et se prolonge jusqu'à nos jours. Quelques-uns de ses textes sont même assez célèbres : « Soie » notamment, que je conseille vivement, ou encore « Novecento : pianiste », initialement monologue de théâtre adapté en film (« La légende du pianiste sur l'océan », Giuseppe Tornatore, 1998). Il a aussi sorti quelques essais dans le domaine plus pointu qu'est la musique. L'ensemble de sa production littéraire est très égale en qualité, le style à l'italienne en plus.

Pour en revenir à « Océan mer », on a affaire à un roman-fleuve un peu particulier. C'est un roman-fleuve dans la mesure où l'on suit le destin de sept personnages, particulier dans le sens où la structure est très dynamique, les destins se croisant, se mêlant ou se séparant à l'envi. L'îlot de stabilité de ce récit se trouve en fait être un lieu : la pension Almayer « posée sur la corniche du monde », dirigée par des enfants. Tous les personnages s'y rendront et s'y croiseront, et tous en sortiront changés, unis malgré eux par le spectre récurrent d'un ancien naufrage.

Ce naufrage est à la fois terrible et sublime. Il est l'autre pivot du récit, incrémentiel et malsain, affreusement réel. L'auteur a une maîtrise des ambiances proprement stupéfiante. L'aspect à la fois vivant et musical de son écriture vous ensorcelle et vous emporte. Il faut aussi souligner le très bon travail de sa traductrice, bien que je ne puisse pas juger de la traduction elle-même puisque je ne lis pas l'Italien, qui écrit un texte de sublime qualité. Le vocabulaire est fin et vivant, le rythme des phrases est toujours bien présent, portant le récit de très agréable manière.

Comme souvent avec les auteurs italiens, le lecteur passe du rire aux larmes en des laps de temps parfois très courts. L'épopée du docteur Bartleboom à la recherche de sa future femme est désopilante, les prières du père Pluche sont d'une émouvante naïveté, l'histoire des naufragés est dramatique, toutes les fragrances des émotions sont présentes, sans qu'elles soient lourdes ou trop nombreuses pour être discernées.

On ferme le livre sur une sensation d'émerveillement, l'idée d'avoir touché à des vérités simples et légères. Ce roman en particulier est tout à fait lisible par tout le monde. Le vocabulaire est accessible, simplement bien choisi, et la violence liée au récit reste justifiée et acceptable. D'autres romans de cet auteur sont moins grand public : « Soie » contient par exemple une lettre érotique absolument sublime peu compréhensible par des enfants.

Je ne peux que vous proposer de découvrir cet auteur si vous ne le connaissez pas encore, sa production est assez vaste et on peut désormais assez facilement avoir la chance de voir son monologue « Novecento : pianiste » puisqu'une version française ou l'autre se joue dans différents théâtres (une version intéressante sera jouée à « L'Octogone » prochainement mais la salle affiche complet depuis quelques temps). A titre personnel, j'ai aussi beaucoup aimé « City » qui m'a fait rire aux larmes plus efficacement que certains romans de Terry Pratchett.

C'est ce qui m'amène au mot de la fin, le prochain auteur que je présenterais sera Terry Pratchett, et là aussi son traducteur, plus particulièrement ses « Annales du Disque-Monde ». Je ne me voyais pas le présenter en SF car ce n'en est clairement pas, mais l'auteur est vraiment trop bon et pertinent pour qu'on passe à côté, sans compter que c'est un grand cynique à l'anglaise. Du coup bon voyage en Italie et rendez-vous en Angleterre !

Bonnes lectures à toutes et à tous !

lundi 16 février 2015

AV

Bonjour à toutes et à tous,

Ce film-là, ça faisait un sacré moment que j'avais envie de vous en parler. Puisque certains sont en vacances, profitons-en ! C'est à la fois un film et un réalisateur que j'apprécie. Le film est de plus clairement cyberpunk, ce qui n'est évidemment pas pour me déplaire. Mais ne brûlons pas les étapes et causons un peu réalisateur et histoire du film.

Le réalisateur est japonais : Mamoru Oshii. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas du tout, c'est malheureusement assez logique puisque sa carrière extrêmement prolifique commence dans les années 80 mais ne devient connue par nous autres pauvres gaijins que vers 1995. Cette année-là, j'ai découvert que je pouvais réellement aimer l'animation, j'ai vu comme beaucoup de monde son « Ghost in the shell », incroyable long métrage d'animation au scénario époustouflant et à l'image magique. Mamoru Oshii avait déjà à ce moment-là un lourd passif de films classiques et d'animation (notamment « Patlabor » ). « Ghost in the shell » lui donne une dimension internationale qu'il va creuser, il sera par exemple le premier à proposer un long métrage d'animation à Cannes, « Innocence : Ghost in the shell » . « Avalon » a lui aussi concouru pour la Palme d'Or en 2001.

Mamoru Oshii a collaboré avec un nombre incalculable de réalisateurs et autres dessinateurs, dont les studios Ghibli où il semble qu'il se soit peu entendu avec Miyazaki. Il écrit quelques romans, quelques mangas et tourne énormément. Son travail est actuellement très respecté et on s'accorde à dire qu'il est un de ceux par qui la production audiovisuelle japonaise est parvenue jusqu'à nous.

Après la reconnaissance pour « Ghost in the shell », l'annonce du tournage d' « Avalon » échauffa un peu les esprits. Le choix d'une collaboration entre le Japon et la Pologne peut paraître un peu fantasque mais, au vu du résultat, il semble que Mamoru Oshii savait parfaitement ce qu'il faisait. La VO est étrangement en polonais, ce qui rajoute une couleur originale à nos oreilles. Le choix des acteurs est excellent, ainsi que les décors puisque le film est réellement tourné en Pologne. Enfin, le coût du film, 8 millions de dollars, devrait faire réfléchir un peu les petits rigolos qui tournent des immondices à 300 millions.

Le film est porté tout du long par la puissante musique de Kenji Kawai, vieux complice de Mamoru Oshii qui avait déjà fait la bande originale de « Ghost in the shell » et de nombreuses autres collaborations. De plus, Kenji Kawai a l'intelligence de faire recours, pour ses parties orchestrales, à l'orchestre philharmonique de Varsovie et même au chœur de Pologne. Ainsi sera tournée cette magnifique scène où vous pourrez voir la bande originale directement jouée dans le National Concert Hall de Varsovie par l'orchestre, la soliste et les chœurs réels : un grand moment !


Le film se déroule dans un futur proche indéterminé. Le monde est fatigué, les gens sont gris, tout semble figé dans un éternel présent postindustriel lourd et fadasse. Dans ce monde apparemment vide, un jeu vidéo illégal s'est développé. Casqué dans un siège, on peut expérimenter un jeu de tir à la première personne extrêmement réaliste. Le défaut qui le rend illégal est double. D'une part le jeu entraîne une certaine dépendance et, d'autre part, il peut causer des dommages neuraux graves qui laissent le sujet bloqué dans son cerveau.

Nous suivons le parcours de Ash (Malgorzata Foremniak), joueuse suffisamment talentueuse pour vivre des gains du jeu. Elle était membre d'une équipe, les Wizards, qui s'est séparée dans la douleur après avoir été la meilleure équipe existante. Depuis elle joue seule. Elle est contactée par un ancien coéquipier, Stunner (Bartlomiej Swiderski), qui veut à nouveau monter une équipe pour atteindre le niveau supérieur, un niveau mythique.

C'est là que Mamoru Oshii exploite cette idée de jeu vidéo avec une créativité exceptionnelle. Pour commencer, l'espace de jeu s'appelle Avalon, en référence à l'île du mythe arthurien. Toute une ambiance est générée, portée par l'ambiance héroïque propre à cette légende. Ensuite, le traitement visuel des phases de jeu est somptueusement froid, clairement différent de l'espace réel si inquiétant et vide. A un tel point qu'on commence à se demander ce qui est vrai, le jeu ou la réalité ?

Le rythme est parfaitement géré, d'une lourdeur éléphantesque, de petites scènes viennent dynamiser le tout. Le choix des couleurs de l'image renforce les situations et teintent justement le déroulement du scénario. Les acteurs sont très convaincants, peu nombreux et on sent la précision de la direction. Enfin, le travail sur les effets spéciaux de l'équipe japonaise est époustouflant tout en restant sobre et finalement très adéquat.

Vous aurez dû comprendre que j'ai beaucoup apprécié. Le film est d'une beauté visuelle sidérante que la musique nappe et soutient. Le scénario suit les images, ou peut-être est-ce l'inverse, difficile à dire tant les deux sont liés. Le film ne s'adresse pas à des enfants, évidemment. Le public reste tout de même large car le film, même s'il a pour composante importante un jeu vidéo, n'est pas une amusette pour geek mais bel et bien un film fait par un réalisateur talentueux et largement expérimenté. Ceux qui ne l'aurait pas vu ferait bien de regarder aussi « Ghost in the shell », et ce même si vous pensez ne pas aimer les dessins animés. D'ailleurs, sur ce, je crois bien que je vais le regarder encore une petite fois.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

PS : j'ai eu un petit souci de polices dans les deux posts précédents que je n'ai pas vu de suite, c'est tout de même plus agréable à lire maintenant.

jeudi 12 février 2015

Les nouvelles du front

Bonjour à toutes et à tous,

Je relance ce blog, d'une part parce qu'on me l'a demandé gentiment et d'autre part parce que j'ai à nouveau un peu d'énergie à mettre dans l'écriture. Ecrire est pour moi un loisir, amusant certes, mais qui ne doit pas empiéter sur mes autres projets. Ceux qui ont déjà produit un texte dans le but de le diffuser savent que le processus d'écriture est long et fastidieux, sans compter que le public reste ce qu'il est, il ne devient pas vôtre car le simple fait d'écrire est somme toute assez banal.

Je vais continuer à présenter des films et des livres dans le domaine SF. Comme avant, je ne présenterais que ce que j'ai apprécié, estimant que le tir à boulet rouge sur tout ce qu'on aime pas vraiment est une activité habituelle des médias et manque un peu de hauteur intellectuelle. Je me permettrais d'ajouter une rubrique qui me permettra de présenter des livres hors de ce carcan stylistique. Après tout, je lis plus de livres en général que de livres de science-fiction et j'y trouve aussi des trésors. Je présenterais probablement "Océan mer" d'Alessandro Barrico, auteur que je trouve exceptionnellement bon.

Sur le front autres rubriques, j'ai abandonné l'idée de faire participer d'autres gens à ce blog, essentiellement parce que… enfin, vous savez pourquoi. Néanmoins, mon esprit tortueux s'amuse facilement d'articles ou de courriers que je lis, j'aime à plier un peu la réalité pour la rendre ridicule : ainsi naquit la rubrique "Hallultérations", contraction entre hallucinations et altérations. Pour vous faire une idée de ce que ça donne, lisez donc le post d'en-dessous !

Accessoirement, je vais produire un nouveau type de nouvelle, basée sur le Yi-King. La rubrique s'appellera « Hexagramme » et contiendra une courte nouvelle illustrant un des hexagrammes du livre des transformations. Ceux qui s'intéresse à ce livre devraient remarqué que je joue sur les différents traits pour faire évoluer mon récit, amenant ainsi vers un nouvel hexagramme. C'est dans ce sens qu'ira la structure de ces nouvelles : l'idée est de commencer sur un hexagramme tiré au hasard, puis de le faire évoluer et ainsi de suite pour traiter les soixante-quatre. C'est un jeu qui me prendra du temps et je ne garantis en rien la vitesse et la régularité de la production.

Je finis actuellement la deuxième partie de « Le projet », que j'avais commencé à publier sur ce blog il y a longtemps. La troisième partie viendra assez vite puisque je l'ai écrite immédiatement après la première. La deuxième partie est restée une idée sans que je n'arrive à l'exprimer. La solution s'est présentée d'elle-même grâce à une conversation brillante faisant suite à un concert d'exception. Elle reste à être un peu peaufinée mais devrait être prête dans 2-3 semaines.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

Hallultérations

Bonjour à toutes et à tous,

Il y a des courriers qui tétanisent, d'autres qui dépriment, certains amènent même le sourire, mais bien rares sont ceux qui amusent, particulièrement quand ce n'est pas leur but premier. Pour mes lecteurs vivant en cette belle Helvétie nappée de neige scintillante, vous avez comme moi reçu il y a peu votre déclaration d'impôts (prenons un instant pour ressentir ensemble cette déchirure, unis dans le dharma). Habituellement, ma réaction face à ce genre d'attentat terroriste contre ma liberté d'expression de ne pas avoir un rond (désolé, je ne pouvais par indécemment laisser passer) est un regard froid et désabusé assorti d'un bref retour à l'hindouisme de bazar (tout est souffrance, retourne-toi et passe-moi la vaseline). En sortant la douloureuse missive de ma boîte aux lettres, prenant bien évidemment toutes les précautions appropriées (tenue complète d'artificier, masque à gaz fourni par la Mère Patrie et un bouquin (complet aussi) de CNV), je m'attendais donc à ressentir les émotions habituelles, produits pavloviens d'une réitération annuelle démoniaque. C'est alors qu'à ma grande surprise ce fut le dos de la bafouille honnie qui se présenta à ma vue, les anges de la gravitation et les naïades du hasard ayant jeté les dés de la chance dans la machine à laver du destin. Je ne crains pas de dire que ce fut un satori puissant.

Je ne sais pas si c'est pareil dans tous les cantons, mais à Fribourg, au dos de l'enveloppe, on peut lire la chose suivante : « Points de rencontre avec les contribuables Fribourgeois » avec les dates desdites rencontres. J'en suis resté les bras ballants (bruits mous du livre de CNV qui tombe doucement sur le sol qui l'accueille avec amour (c'est un très bon bouquin de CNV), arrêt momentané de la respiration sifflante (because masque à gaz)). Plusieurs structures cérébrales furent balayées et la vie apparut sous un nouveau jour, ô avenir empli de promesses clinquantes !

Après avoir retiré mon équipement, pris une douche et attendu dix heures pour être sûr que les hallucinogènes ne fassent plus effet, je retournais à l'enveloppe, ou plutôt à son dos, pour m'assurer que cette révélation ne fût pas qu'un rêve stupéfiant (depuis que j'ai eu une expérience troublante avec une boîte de corn-flakes, je reste prudent). Mais non. Tout était là. Entier. Puissant. En tremblant légèrement, j'ai saisi mon agenda et inscrivit le plus fermement possible la chose suivante : lundi 19 janvier, bâtiment des finances, salle au rez-de-chaussée, 17-19h. Si j'avais su que ces quelques lettres griffonnées sous le coup de l'émotion allait changer ma misérable et insignifiante petite vie, je ne les aurais certainement pas écrits au fusain mais au stylo.

Le jour du 19, je me suis réveillé en pleine forme et frais comme un gardon vers seize heures du matin. A cause du fusain précité, j'ai passé ma première heure à me demander pourquoi j'avais colorié en gris-brun une page de mon agenda. Mais la puissance de la révélation fut la plus forte et les connexions neurales se mirent en place comme un vaste jeu de dominos pour générer une idée claire et précise : « Merde, je suis en retard. »

Le temps de me rendre présentable et de courir vers ma destination (j'y serais tout de même arrivé plus vite si les boulangeries avaient le respect élémentaire des horaires de déjeuners légèrement alternatifs) il était déjà 17.30. Pour mon bonheur, je fus en fait le moins en retard des gens en retard. J'eus donc le temps de prendre un second petit-déjeuner glané sur le copieux buffet de ladite salle du rez-de-chaussée, ce qui me fit instantanément comprendre que ce lieu et ces gens étaient en phase avec moi : plus des trois quarts s'attaquaient avec enthousiasme aux croissants et autres pains au chocolat, les arrosant généreusement de café bien noir ou d'oolong parfumé. L'audience s’égrainait au compte-gouttes par l'élégante porte de chêne de la salle, florilège représentatif et bigarré de la population de la ville. Vers 18:00, le maître de cérémonie dut estimer que la coupe était pleine, bien que la sienne se fut plusieurs fois déjà vidée explicablement, il décida donc en son âme et conscience d'entamer la réunion.

La réunion commença mollement et j'essayais, autant que faire se peut, de me pénétrer des us et coutumes locaux histoire de m'y conformer au mieux, tel l'immigré en immersion imminente. Comme dans tous les groupes de rencontres et de paroles, on peut prendre librement la parole, plus ou moins soutenu par l'assistance plus ou moins en délire. Quand, comme moi, vous êtes un nouveau, il vaut toujours mieux prendre le temps d'écouter quelques témoignages avant de s'exprimer soi-même ; comme ma sagesse n'a d'égale que ma fainéantise, j'en laissais passer une bonne douzaine. Je ne me souviens pas vraiment des dix premiers, les croissants étaient vraiment au beurre et j'étais quelque peu cotonneux, je dois bien l'admettre. Ruminer un trop grand nombre de pâtisseries s'avère souvent plus épuisant que ruminer quelques mauvaises pensées. Puis vint Cynthia, véritable bicarbonate de soude audiovisuel qui emplit mes sens pour m'amener vers la porte aux mille promesses de l'éveil : son témoignage m'a bouleversé, j'y reviendrais plus tard (à Cynthia, son témoignage on s'en fout mais j'aime bien le verbe bouleverser).

Pleinement présent et désormais accompli, emporté dans les vents allègres de sa voix édifiante, je décidai de prendre mon courage à deux mains et de partager moi aussi mon expérience au sein de cette assemblée aimante et amie. Je laissais plus raisonnablement passer trois gars avant de me porter volontaire. Le gentil organisateur, propulsé par le tact et la reconnaissance intime de mon état de débutant inexpérimenté en formation élémentaire, me sourit brièvement et je pus sentir distinctement le poids de son empathie pénétrer mon être et le réchauffer. Porté par cette aimable douceur, je m'avançai jusqu'à l'estrade accusatrice. Devant elle trônait une table de camping pliable. Sur laquelle étaient posés des bols. Dans eux étaient des jetons marqués d'un nombre doré. Je me munis d'un jeton au jaune pisseux barré d'un dix en or factice. Puis je gravis l'Everest des trois marches du podium
« Bonjour à toutes et à tous, je m'appelle Sébastien et je suis un contribuable.
  • Bonjour Sébastien, réagit irrégulièrement la foule. Je brandis mon jeton.
  • Ca fait dix ans maintenant que je ne paie plus d'impôts, mais c'est pas tous les jours faciles, la rechute est tentante.
  • Faut être fort Seb, on est avec toi, brailla une mamie qui tricotait une écharpe rasta.
  • Je prends les choses au jour le jour, réenchainai-je. Faut considérer une facture après l'autre, savoir rester fort et camper sur ses bases, ou plutôt sur sa base salariale.
  • Bien dit ! Largua un jeunot un peu perdu dans un t-shirt Megadeth XXXL.
  • C'est l'attitude correcte, dit proprement un quarantenaire propret qui devait certainement toujours être en première année dans une faculté de lettres locale et subventionnée.
  • A bas la base ! Couina un mec que le jeunot avait réveillé. L'ambiance était chaleureuse, je décidais d'y aller plus personnel.
  • Ya deux mois, je reçois une lettre de l'office cantonal des contributions. Je tombais du pieu, le soleil se couchait, drapant le ciel de volutes multicolores et clignotantes, Saez distillait son élégante rage dans mes oreilles… C'est, en toute vraisemblance, pour cette raison que j'ai ouvert l'enveloppe par inadvertance. Vous savez tous quels types de tentations répugnantes et obscènes peut contenir une telle horreur indicible (j'avais toujours rêvé de le placer dans un discours, mes hommages, HP!), ô compagnons d'infortune décharnés sur le radeau administratif douteux des océans déchaînés de l'endettement houleux (ça, je ne l'ai peut-être pas tout à fait dit tel quel, du moins je pense, il m'a fallut deux heures pour l'écrire). Oui, car vous le savez, vous… C'était un bulletin de versement !
  • Les salauds ! S'offusqua Cynthia, sa douce voix cristalline soutenue par un chœur d'anges de l'indignation vertueuse. Je laissai couler une larme.
  • Ouais, les salauds ! Compter sur les mauvaises habitudes des gens. Et, de fait, ça a faillit partir en rechute grave. Je suis sorti de chez moi comme un zombie, deux mille balles en poche et mon bulletin de versement dans la main, étendard pathétique de mon misérable manque de volonté et de rigueur. C'est néanmoins ce qui m'a sauvé, car un dieu veille sur les ex-contribuables. Dans le cas présent, cet être bienveillant m'a envoyé un avatar divin, qui avait curieusement la même tête et le même comportement que mon pote Marc. Tel l'archange Michel pourfendant le mal d'un juste courroux, et aussi d'une épée à deux mains, l'envoyé de dieu m'arracha des mains la feuille souillée par le malin, en fit un avion assez classe en quelques plis méthodiques et tranchants puis l'envoya d'une pichenette rejoindre le monde vaste et glorieux des factures impayées, titanesque espace à 18,43 dimensions dont 5,39 temporelles... »Là, je laisse à mon public captivé le temps de s'imaginer la puissance de la scène, pour qu'ils comprennent bien que la dépendance demande parfois l'aide de dieu et de ses agents pour être vaincue, et donc qu'ils sont eux aussi, en partie, des envoyés de dieu. Puis je reprends, la voix enrouée par l'émotion du souvenir : « Puis il me dit : « Putain, mec ! Ca fait des siècles. Si on allait se mettre une mine ? » Comme ça, tout simplement. La solution toute nue dans sa simplicité la plus épurée. Puis il me dit : « C'est toi qui paie ! » Un ange venu du ciel, assez malin pour ne pas avoir survolé l'Ukraine récemment, il allait résoudre tous mes problèmes d'une seule action décisive et résolue. Le reste est plus nébuleux, mais il en est toujours ainsi avec les apocalypses. On a dû passer à l'Embassy parce que je me rappelle d'une blonde qui s'appelait ou ne s'appelait pas Olga et avec qui j'ai ou je n'ai pas échangé ma recette secrète pour les pancakes et qui devait avoir une sacré descente que je ne devais pas avoir. Les deux vegans qui ont vécu chez moi la semaine suivante n'ont pas non plus été une conséquence désagréable même si je n'ai aucun souvenir de notre rencontre et qu'il semble invraisemblable voire quasi-immoral de penser que j'aie pu engager le contact avec des limaces, au sens propre. Quoi qu'il en soit, je voulais vous dire qu'en fin de compte j'ai résisté, je me suis battu et je me suis montré le plus fort. Je pense que vous le pouvez tous, vous aussi ! Merci à tous !
  • Merci Sébastien ! »

La salle entière était en larmes, du moins ceux qui étaient réveillés. Cynthia me regardait, un regard d'une intensité suffisante pour disséquer un mammifère supérieur. La soirée se termina peu après avec force tapes dans le dos et regards mouillés. Cynthia m'a glissé son numéro en partant mais, comme elle l'avait écrit au rouge à lèvres et que je l'ai trituré amoureusement en rentrant chez moi, j'ai eu pour résultat un papier jaunâtre marbré de carmin. Joli. Assez inutile. Comme j'ai découvert plus tard par Facebook qu'elle habitait en face de chez moi, ce fut finalement peu grave.

Dix ans plus tard, je peux mesurer à juste titre l'importance de cet événement. J'écris ces lignes de mon île privée, le corps doucement soutenu par un transat de luxe. En fait, il serait plus juste de dire que je dicte ces lignes, peut-être un peu plus honnête aussi. Cette fameuse réunion m'a permis de connaître de nombreux ex-contribuables proactifs. Ils m'ont tous aidé à éviter de payer, donc à s'enrichir. Cynthia m'a été d'une aide considérable aussi. Notre dix-septième divorce nous a définitivement mis à l'abri du besoin, ainsi que définitivement rendu impossible toute issue aux procès en cours. Je tiens à remercier et à souligner le génie des organisateurs de ces réunions, du fond du cœur et de mon porte-monnaie sans fond.