Bonjour à toutes et à tous,
Il y a des courriers qui tétanisent,
d'autres qui dépriment, certains amènent même le sourire, mais
bien rares sont ceux qui amusent, particulièrement quand ce n'est
pas leur but premier. Pour mes lecteurs vivant en cette belle
Helvétie nappée de neige scintillante, vous avez comme moi reçu il
y a peu votre déclaration d'impôts (prenons un instant pour
ressentir ensemble cette déchirure, unis dans le dharma).
Habituellement, ma réaction face à ce genre d'attentat terroriste
contre ma liberté d'expression de ne pas avoir un rond (désolé, je
ne pouvais par indécemment laisser passer) est un regard froid et
désabusé assorti d'un bref retour à l'hindouisme de bazar (tout
est souffrance, retourne-toi et passe-moi la vaseline). En sortant la
douloureuse missive de ma boîte aux lettres, prenant bien évidemment
toutes les précautions appropriées (tenue complète d'artificier,
masque à gaz fourni par la Mère Patrie et un bouquin (complet
aussi) de CNV), je m'attendais donc à ressentir les émotions
habituelles, produits pavloviens d'une réitération annuelle
démoniaque. C'est alors qu'à ma grande surprise ce fut le dos de la
bafouille honnie qui se présenta à ma vue, les anges de la
gravitation et les naïades du hasard ayant jeté les dés de la
chance dans la machine à laver du destin. Je ne crains pas de dire
que ce fut un satori puissant.
Je ne sais pas si c'est pareil dans
tous les cantons, mais à Fribourg, au dos de l'enveloppe, on peut
lire la chose suivante : « Points de rencontre avec les
contribuables Fribourgeois » avec les dates desdites
rencontres. J'en suis resté les bras ballants (bruits mous du livre
de CNV qui tombe doucement sur le sol qui l'accueille avec amour
(c'est un très bon bouquin de CNV), arrêt momentané de la
respiration sifflante (because masque à gaz)). Plusieurs structures
cérébrales furent balayées et la vie apparut sous un nouveau jour,
ô avenir empli de promesses clinquantes !
Après avoir retiré mon équipement,
pris une douche et attendu dix heures pour être sûr que les
hallucinogènes ne fassent plus effet, je retournais à l'enveloppe,
ou plutôt à son dos, pour m'assurer que cette révélation ne fût
pas qu'un rêve stupéfiant (depuis que j'ai eu une expérience
troublante avec une boîte de corn-flakes, je reste prudent). Mais
non. Tout était là. Entier. Puissant. En tremblant légèrement,
j'ai saisi mon agenda et inscrivit le plus fermement possible la
chose suivante : lundi 19 janvier, bâtiment des finances, salle
au rez-de-chaussée, 17-19h. Si j'avais su que ces quelques lettres
griffonnées sous le coup de l'émotion allait changer ma misérable
et insignifiante petite vie, je ne les aurais certainement pas écrits
au fusain mais au stylo.
Le jour du 19, je me suis réveillé en
pleine forme et frais comme un gardon vers seize heures du matin. A
cause du fusain précité, j'ai passé ma première heure à me
demander pourquoi j'avais colorié en gris-brun une page de mon
agenda. Mais la puissance de la révélation fut la plus forte et les
connexions neurales se mirent en place comme un vaste jeu de dominos
pour générer une idée claire et précise : « Merde, je
suis en retard. »
Le temps de me rendre présentable et
de courir vers ma destination (j'y serais tout de même arrivé plus
vite si les boulangeries avaient le respect élémentaire des
horaires de déjeuners légèrement alternatifs) il était déjà
17.30. Pour mon bonheur, je fus en fait le moins en retard des gens
en retard. J'eus donc le temps de prendre un second petit-déjeuner
glané sur le copieux buffet de ladite salle du rez-de-chaussée, ce
qui me fit instantanément comprendre que ce lieu et ces gens étaient
en phase avec moi : plus des trois quarts s'attaquaient avec
enthousiasme aux croissants et autres pains au chocolat, les arrosant
généreusement de café bien noir ou d'oolong parfumé. L'audience
s’égrainait au compte-gouttes par l'élégante porte de chêne de
la salle, florilège représentatif et bigarré de la population de
la ville. Vers 18:00, le maître de cérémonie dut estimer que la
coupe était pleine, bien que la sienne se fut plusieurs fois déjà
vidée explicablement, il décida donc en son âme et conscience
d'entamer la réunion.
La réunion commença mollement et
j'essayais, autant que faire se peut, de me pénétrer des us et
coutumes locaux histoire de m'y conformer au mieux, tel l'immigré en
immersion imminente. Comme dans tous les groupes de rencontres et de
paroles, on peut prendre librement la parole, plus ou moins soutenu
par l'assistance plus ou moins en délire. Quand, comme moi, vous
êtes un nouveau, il vaut toujours mieux prendre le temps d'écouter
quelques témoignages avant de s'exprimer soi-même ; comme ma
sagesse n'a d'égale que ma fainéantise, j'en laissais passer une
bonne douzaine. Je ne me souviens pas vraiment des dix premiers, les
croissants étaient vraiment au beurre et j'étais quelque peu
cotonneux, je dois bien l'admettre. Ruminer un trop grand nombre de
pâtisseries s'avère souvent plus épuisant que ruminer quelques
mauvaises pensées. Puis vint Cynthia, véritable bicarbonate de
soude audiovisuel qui emplit mes sens pour m'amener vers la porte aux
mille promesses de l'éveil : son témoignage m'a bouleversé,
j'y reviendrais plus tard (à Cynthia, son témoignage on s'en fout
mais j'aime bien le verbe bouleverser).
Pleinement présent et désormais
accompli, emporté dans les vents allègres de sa voix édifiante, je
décidai de prendre mon courage à deux mains et de partager moi
aussi mon expérience au sein de cette assemblée aimante et amie. Je
laissais plus raisonnablement passer trois gars avant de me porter
volontaire. Le gentil organisateur, propulsé par le tact et la
reconnaissance intime de mon état de débutant inexpérimenté en
formation élémentaire, me sourit brièvement et je pus sentir
distinctement le poids de son empathie pénétrer mon être et le
réchauffer. Porté par cette aimable douceur, je m'avançai jusqu'à
l'estrade accusatrice. Devant elle trônait une table de camping
pliable. Sur laquelle étaient posés des bols. Dans eux étaient des
jetons marqués d'un nombre doré. Je me munis d'un jeton au jaune
pisseux barré d'un dix en or factice. Puis je gravis l'Everest des
trois marches du podium
« Bonjour à toutes et à tous,
je m'appelle Sébastien et je suis un contribuable.
-
Bonjour Sébastien, réagit irrégulièrement la foule. Je brandis mon jeton.
-
Ca fait dix ans maintenant que je ne paie plus d'impôts, mais c'est pas tous les jours faciles, la rechute est tentante.
-
Faut être fort Seb, on est avec toi, brailla une mamie qui tricotait une écharpe rasta.
-
Je prends les choses au jour le jour, réenchainai-je. Faut considérer une facture après l'autre, savoir rester fort et camper sur ses bases, ou plutôt sur sa base salariale.
-
Bien dit ! Largua un jeunot un peu perdu dans un t-shirt Megadeth XXXL.
-
C'est l'attitude correcte, dit proprement un quarantenaire propret qui devait certainement toujours être en première année dans une faculté de lettres locale et subventionnée.
-
A bas la base ! Couina un mec que le jeunot avait réveillé. L'ambiance était chaleureuse, je décidais d'y aller plus personnel.
-
Ya deux mois, je reçois une lettre de l'office cantonal des contributions. Je tombais du pieu, le soleil se couchait, drapant le ciel de volutes multicolores et clignotantes, Saez distillait son élégante rage dans mes oreilles… C'est, en toute vraisemblance, pour cette raison que j'ai ouvert l'enveloppe par inadvertance. Vous savez tous quels types de tentations répugnantes et obscènes peut contenir une telle horreur indicible (j'avais toujours rêvé de le placer dans un discours, mes hommages, HP!), ô compagnons d'infortune décharnés sur le radeau administratif douteux des océans déchaînés de l'endettement houleux (ça, je ne l'ai peut-être pas tout à fait dit tel quel, du moins je pense, il m'a fallut deux heures pour l'écrire). Oui, car vous le savez, vous… C'était un bulletin de versement !
-
Les salauds ! S'offusqua Cynthia, sa douce voix cristalline soutenue par un chœur d'anges de l'indignation vertueuse. Je laissai couler une larme.
-
Ouais, les salauds ! Compter sur les mauvaises habitudes des gens. Et, de fait, ça a faillit partir en rechute grave. Je suis sorti de chez moi comme un zombie, deux mille balles en poche et mon bulletin de versement dans la main, étendard pathétique de mon misérable manque de volonté et de rigueur. C'est néanmoins ce qui m'a sauvé, car un dieu veille sur les ex-contribuables. Dans le cas présent, cet être bienveillant m'a envoyé un avatar divin, qui avait curieusement la même tête et le même comportement que mon pote Marc. Tel l'archange Michel pourfendant le mal d'un juste courroux, et aussi d'une épée à deux mains, l'envoyé de dieu m'arracha des mains la feuille souillée par le malin, en fit un avion assez classe en quelques plis méthodiques et tranchants puis l'envoya d'une pichenette rejoindre le monde vaste et glorieux des factures impayées, titanesque espace à 18,43 dimensions dont 5,39 temporelles... »Là, je laisse à mon public captivé le temps de s'imaginer la puissance de la scène, pour qu'ils comprennent bien que la dépendance demande parfois l'aide de dieu et de ses agents pour être vaincue, et donc qu'ils sont eux aussi, en partie, des envoyés de dieu. Puis je reprends, la voix enrouée par l'émotion du souvenir : « Puis il me dit : « Putain, mec ! Ca fait des siècles. Si on allait se mettre une mine ? » Comme ça, tout simplement. La solution toute nue dans sa simplicité la plus épurée. Puis il me dit : « C'est toi qui paie ! » Un ange venu du ciel, assez malin pour ne pas avoir survolé l'Ukraine récemment, il allait résoudre tous mes problèmes d'une seule action décisive et résolue. Le reste est plus nébuleux, mais il en est toujours ainsi avec les apocalypses. On a dû passer à l'Embassy parce que je me rappelle d'une blonde qui s'appelait ou ne s'appelait pas Olga et avec qui j'ai ou je n'ai pas échangé ma recette secrète pour les pancakes et qui devait avoir une sacré descente que je ne devais pas avoir. Les deux vegans qui ont vécu chez moi la semaine suivante n'ont pas non plus été une conséquence désagréable même si je n'ai aucun souvenir de notre rencontre et qu'il semble invraisemblable voire quasi-immoral de penser que j'aie pu engager le contact avec des limaces, au sens propre. Quoi qu'il en soit, je voulais vous dire qu'en fin de compte j'ai résisté, je me suis battu et je me suis montré le plus fort. Je pense que vous le pouvez tous, vous aussi ! Merci à tous !
-
Merci Sébastien ! »
La salle entière était en larmes, du
moins ceux qui étaient réveillés. Cynthia me regardait, un regard
d'une intensité suffisante pour disséquer un mammifère supérieur.
La soirée se termina peu après avec force tapes dans le dos et
regards mouillés. Cynthia m'a glissé son numéro en partant mais,
comme elle l'avait écrit au rouge à lèvres et que je l'ai trituré
amoureusement en rentrant chez moi, j'ai eu pour résultat un papier
jaunâtre marbré de carmin. Joli. Assez inutile. Comme j'ai
découvert plus tard par Facebook qu'elle habitait en face de chez
moi, ce fut finalement peu grave.
Dix ans plus tard, je peux mesurer à
juste titre l'importance de cet événement. J'écris ces lignes de
mon île privée, le corps doucement soutenu par un transat de luxe.
En fait, il serait plus juste de dire que je dicte ces lignes,
peut-être un peu plus honnête aussi. Cette fameuse réunion m'a
permis de connaître de nombreux ex-contribuables proactifs. Ils
m'ont tous aidé à éviter de payer, donc à s'enrichir. Cynthia m'a
été d'une aide considérable aussi. Notre dix-septième divorce
nous a définitivement mis à l'abri du besoin, ainsi que
définitivement rendu impossible toute issue aux procès en cours. Je
tiens à remercier et à souligner le génie des organisateurs de ces
réunions, du fond du cœur et de mon porte-monnaie sans fond.
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