Citation du moment

"Ce n'est pas sous un régime totalitaire que la vérité est dangereuse, puisqu'elle n'existe pas. C'est dans les démocraties finissantes comme les nôtres qu'elle se transforme en poison, puisqu'elle devient relative."
M.G. Dantec in "Métacortex"

mercredi 25 février 2015

SF Chronicles

Bonjour à toutes et à tous,

La SF littéraire des années huitante est un peu comme sa musique : bien souvent clinquante, cherchant à être scandaleuse et ne parvenant qu'à être ridicule. Néanmoins, et c'est aussi le cas dans la musique, on y trouve quelques perles incrustées dans la marée noire. C'est ainsi que j'ai redécouvert Norman Spinrad, que j'ai sous-estimé pendant des années après avoir lu un truc assez indigeste de sa main. Heureusement, on m'a un peu poussé à lire « Rock Machine » et on a bien fait. Le bouquin est tout à fait satisfaisant.

Parlons un peu de l'auteur, comme je ne le faisais pas avant. L'auteur est né en 1940, dans les années soixante et septante, il va participer à la rénovation et à la réorientation de la science-fiction américaine aux côtés des plus grands noms de cette époque (Aldiss, Moorcock, Dick, Sturgeon, Ursula Le Guin, Zelazny…), ces auteurs s'appelleront collectivement « New Wave ». Ses deux livres les plus célèbres : « Jack Barron et l'éternité » et « Rêve de fer » avaient fait grand bruit à l'époque de leur sortie, pour leur contenu critique et « révolutionnaire ». Je vous présenterais « Jack Barron et l'éternité » plus tard car j'aimerais bien le relire une petite fois avant de vous en parler.

« Rock Machine », paru sous le titre lui aussi anglais de « Little Heroes », est un travail plus récent puisqu'il est sorti en 1987 en VO et en 1989 en Français. Les années huitante ont été un terreau fertile pour la SF dans la mesure où les technologies se sont peu à peu mises à changer notre quotidien et ce à très grande échelle. Imaginer le futur dans une telle explosion technologique a donné des résultats variés, du plus dingue au plus réaliste. Les années huitante ont vu aussi la télévision envahie par les programmes SF ou fantastiques. Comme je le disais au début, la plupart sont insipides voire franchement ridicules. Ce roman est une exception.

Si la critique sociale est très présente, c'est essentiellement dû au fait que l'auteur prédit un futur socio-économique très hiérarchisé : quelques ultrariches, des cadres sur un siège éjectable et une majorité de pauvres à la limite de la misère noire. Conséquemment, les villes se sont segmentées en fonction de l'échelle sociale de leur habitants. Les quartiers riches sont sillonnés par des gardes privés alors que les quartiers plus modestes sont des coupe-gorge non policé. Comme souvent dans les romans, on suit les trajectoires mêlées de plusieurs protagonistes.

D'abord Paco Monaco, latino-américain de New York, accro au câble (un stupéfiant électronique), homme représentatif des hordes de pauvres qui peuplent cette mégalopole. Paco est au plus bas, c'est alors qu'il va découvrir une nouvelle forme de drogue électronique, le zap, qui permet de réellement vivre ses rêves, comme en réalité augmentée. Cette drogue va lui changer sa vie : de Paco Monaco le miséreux émergera Macho Muchacho, bête de virilité et de prestance. C'est sous l'effet de cette drogue que Paco sauvera Karen Gold qui lui présentera un groupuscule terroriste : le Front de Libération de la Réalité.

Karen Gold est un personnage riche. Petite fille modèle, elle gravit les échelons laborieusement pour obtenir ce qu'elle estime être la normalité : une place dans une colocation en plein New York et un travail sans grand intérêt. Comme de juste, elle perd son travail, puis son appartement et se retrouve plus ou moins à la rue. Elle sera recueillie par ce Front de Libération de la Réalité qui l'emploiera par la suite pour diffuser son idéologie.

Le couple Karen/Paco dynamisera ce groupuscule un peu moribond en élargissant le spectre de son action. Surfant sur les nouvelles stars du showbiz à la mode, le groupe va tenter de changer réellement le monde. C'est compter sans le rock'n'roll.

Effectivement, le fond de cette histoire est le rock. Muzzik, la bientôt seule et unique multinationale du disque, voit ses activités stagner. Il lui faut maladivement trouver une nouvelle star rentable et si possible pas trop imprévisible. La multinationale s'adresse donc à Glorianna O'Toole, la grand-mère terrible du rock'n'roll, espèce de Lemmy, pour fabriquer un produit correspondant à ses attentes. Par fabriquer, je l'entends au sens propre puisque l'artiste n'existera pas. La voix ainsi que la musique seront totalement synthétiques, ainsi que l'image de l'artiste numérique. L'entreprise adjoint deux spécialistes pour créer le produit, lui laissant le choix de la direction.

Evidemment, tout ne va pas aller sans mal, particulièrement au niveau de la relation entre les deux spécialistes : Bobby Rubin à la musique et Sally Gennaro à l'image. Eux aussi vont être emporté par le zap, qui des taudis remontera jusqu'au sommet de la pyramide. Puis le rock les emportera !

L'histoire est bien menée, même si la mise en place prend du temps. Il est plaisant de passer d'un personnage à l'autre, leur vision de leur société est si différente qu'elle en est parfois opposée. Les références rock, nombreuses, sont la seule marque de vieillesse du livre. La société envisagée est terrible d'indifférence et l'idée de réveiller le monde par la musique est intelligemment exploitée.

Le livre s'adresse à un lectorat assez âgé pour supporter quelques scènes érotiques et de violence (après tout, sex, drugs and rock'n'roll). Cet auteur est de plus assez légendaire et ses thématiques n'ont pas été écornées par le temps. J'ai pris un grand plaisir à le lire, j'ai eu envie de savoir où le récit pourrait mener, quelles solutions seraient envisagées… Dans tous les cas un auteur à lire et à savourer devant un bon feu de cheminée.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire