La SF littéraire des années huitante
est un peu comme sa musique : bien souvent clinquante, cherchant
à être scandaleuse et ne parvenant qu'à être ridicule. Néanmoins,
et c'est aussi le cas dans la musique, on y trouve quelques perles
incrustées dans la marée noire. C'est ainsi que j'ai redécouvert
Norman Spinrad, que j'ai sous-estimé pendant des années après
avoir lu un truc assez indigeste de sa main. Heureusement, on m'a un
peu poussé à lire « Rock Machine » et on a bien fait.
Le bouquin est tout à fait satisfaisant.
Parlons un peu de l'auteur, comme je ne
le faisais pas avant. L'auteur est né en 1940, dans les années
soixante et septante, il va participer à la rénovation et à la
réorientation de la science-fiction américaine aux côtés des plus
grands noms de cette époque (Aldiss, Moorcock, Dick, Sturgeon,
Ursula Le Guin, Zelazny…), ces auteurs s'appelleront collectivement
« New Wave ». Ses deux livres les plus célèbres :
« Jack Barron et l'éternité » et « Rêve de fer »
avaient fait grand bruit à l'époque de leur sortie, pour leur
contenu critique et « révolutionnaire ». Je vous
présenterais « Jack Barron et l'éternité » plus tard
car j'aimerais bien le relire une petite fois avant de vous en
parler.
« Rock Machine », paru sous
le titre lui aussi anglais de « Little Heroes », est un
travail plus récent puisqu'il est sorti en 1987 en VO et en 1989 en
Français. Les années huitante ont été un terreau fertile pour la
SF dans la mesure où les technologies se sont peu à peu mises à
changer notre quotidien et ce à très grande échelle. Imaginer le
futur dans une telle explosion technologique a donné des résultats
variés, du plus dingue au plus réaliste. Les années huitante ont
vu aussi la télévision envahie par les programmes SF ou
fantastiques. Comme je le disais au début, la plupart sont insipides
voire franchement ridicules. Ce roman est une exception.
Si la critique sociale est très
présente, c'est essentiellement dû au fait que l'auteur prédit un
futur socio-économique très hiérarchisé : quelques
ultrariches, des cadres sur un siège éjectable et une majorité de
pauvres à la limite de la misère noire. Conséquemment, les villes
se sont segmentées en fonction de l'échelle sociale de leur
habitants. Les quartiers riches sont sillonnés par des gardes privés
alors que les quartiers plus modestes sont des coupe-gorge non
policé. Comme souvent dans les romans, on suit les trajectoires
mêlées de plusieurs protagonistes.
D'abord Paco Monaco, latino-américain
de New York, accro au câble (un stupéfiant électronique), homme
représentatif des hordes de pauvres qui peuplent cette mégalopole.
Paco est au plus bas, c'est alors qu'il va découvrir une nouvelle
forme de drogue électronique, le zap, qui permet de réellement
vivre ses rêves, comme en réalité augmentée. Cette drogue va lui
changer sa vie : de Paco Monaco le miséreux émergera Macho
Muchacho, bête de virilité et de prestance. C'est sous l'effet de
cette drogue que Paco sauvera Karen Gold qui lui présentera un
groupuscule terroriste : le Front de Libération de la Réalité.
Karen Gold est un personnage riche.
Petite fille modèle, elle gravit les échelons laborieusement pour
obtenir ce qu'elle estime être la normalité : une place dans
une colocation en plein New York et un travail sans grand intérêt.
Comme de juste, elle perd son travail, puis son appartement et se
retrouve plus ou moins à la rue. Elle sera recueillie par ce Front
de Libération de la Réalité qui l'emploiera par la suite pour
diffuser son idéologie.
Le couple Karen/Paco dynamisera ce
groupuscule un peu moribond en élargissant le spectre de son action.
Surfant sur les nouvelles stars du showbiz à la mode, le groupe va
tenter de changer réellement le monde. C'est compter sans le
rock'n'roll.
Effectivement, le fond de cette
histoire est le rock. Muzzik, la bientôt seule et unique
multinationale du disque, voit ses activités stagner. Il lui faut
maladivement trouver une nouvelle star rentable et si possible pas
trop imprévisible. La multinationale s'adresse donc à Glorianna
O'Toole, la grand-mère terrible du rock'n'roll, espèce de Lemmy,
pour fabriquer un produit correspondant à ses attentes. Par
fabriquer, je l'entends au sens propre puisque l'artiste n'existera
pas. La voix ainsi que la musique seront totalement synthétiques,
ainsi que l'image de l'artiste numérique. L'entreprise adjoint deux
spécialistes pour créer le produit, lui laissant le choix de la
direction.
Evidemment, tout ne va pas aller sans
mal, particulièrement au niveau de la relation entre les deux
spécialistes : Bobby Rubin à la musique et Sally Gennaro à
l'image. Eux aussi vont être emporté par le zap, qui des taudis
remontera jusqu'au sommet de la pyramide. Puis le rock les
emportera !
L'histoire est bien menée, même si la
mise en place prend du temps. Il est plaisant de passer d'un
personnage à l'autre, leur vision de leur société est si
différente qu'elle en est parfois opposée. Les références rock,
nombreuses, sont la seule marque de vieillesse du livre. La société
envisagée est terrible d'indifférence et l'idée de réveiller le
monde par la musique est intelligemment exploitée.
Le livre s'adresse à un lectorat assez
âgé pour supporter quelques scènes érotiques et de violence
(après tout, sex, drugs and rock'n'roll). Cet auteur est de plus
assez légendaire et ses thématiques n'ont pas été écornées par
le temps. J'ai pris un grand plaisir à le lire, j'ai eu envie de
savoir où le récit pourrait mener, quelles solutions seraient
envisagées… Dans tous les cas un auteur à lire et à savourer
devant un bon feu de cheminée.
Bonnes lectures à toutes et à tous !

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