Citation du moment

"Ce n'est pas sous un régime totalitaire que la vérité est dangereuse, puisqu'elle n'existe pas. C'est dans les démocraties finissantes comme les nôtres qu'elle se transforme en poison, puisqu'elle devient relative."
M.G. Dantec in "Métacortex"

jeudi 19 janvier 2017

SF Connexion

Bonjour à toutes et à tous,

Je me permets aujourd'hui de présenter « Les monades urbaines » de Robert Silverberg. L'auteur est né en 1935 à New York et il vit toujours. Précoce, il publie son premier roman à 19 ans et empoche le prix Hugo deux ans plus tard. L'auteur sera prolifique, et c'est peu dire. L'effondrement du monde du pulps avec la faillite de l'American News Company va même lui faire quitter le monde de la SF et de la Fantasy. Il écrira de tout, du western, de l'érotique, des aventures de super-héros, même une septantaine de livres dans le domaine de l'archéologie et de l'histoire. Toutes ces productions resteront très alimentaires.

C'est au milieu des années 60 qu'un marché surprenant entre Robert Silverberg et le directeur de la célèbre revue « Galaxy Science Fiction », Frederik Pohl, lui permet de sortir quelques chefs-d'oeuvre. Le marché est plutôt amusant car le directeur promet de tout publier sous condition que Silverberg « donne le meilleur de lui-même ». Le contrat courra presque une décennie avant que l'auteur prenne sa retraite. Ce n'est que temporaire puisque l'auteur commencera dès 1979 à écrire les sept livres de Majipoor qui lui vaudront une renommée internationale. Il continuera à écrire jusqu'à maintenant, avec quelques bijoux comme le très brillant « Roma Aeterna », que je présenterais sur ce blog dans quelques temps, ou encore « Gilgamesh, roi d'Ourouk », une référence absolue dans le domaine de la Fantasy.

« Les monades urbaines » est sorti en 1971, durant cette période de contrat étrange avec « Galaxy Science Fiction ». C'est donc a priori un bon exemple du talent de l'auteur. De mon point de vue, il commence bien même avant de débuter puisqu'il est précédé de deux citations antithétiques que je vous laisserais découvrir. Je peux quand même dire qu'une est de Cicéron et l'autre de Rousseau.

Nous sommes en 2381, l'humanité a survécu après une très grande crise survenue dans un passé oublié. Pour pallier au problème de la surpopulation, l'humanité a décidé de s'étendre vers le haut. Elle a créé les monades urbaines, titanesques immeubles de 1000 étages : 3 kilomètres de béton et d'acier. Une tour comprend presque un million d'êtres humains, l'espace entre les tours est réservé à l'agriculture, pratiquée par des humains ne vivant pas dans les monades. Le système semble fonctionner puisque la planète accueille 75 milliards d'êtres humains au moment de l'histoire.

On suit l'histoire de plusieurs habitants de la monade 116. Certains interagiront entre eux, d'autres pas. Le livre est une suite de scènes de la vie dans un tel espace. Evidemment, la promiscuité a engendré une société aux règles particulières et étranges pour nous. Notamment, dans la monade 116, le mariage existe toujours, ainsi que les familles qui vivent ensemble dans un appartement à partir du moment que des enfants sont issus de l'union. Si le mariage existe, la fidélité est un peu particulière, dans la mesure où, toutes les nuits, les hommes sont libres de faire une « promenade du soir », expression gentillette qui permet à chaque homme de rentrer dans n'importe quel appartement pour avoir des relations sexuelles avec les femmes en âge de procréer de la maison. Les mariages ont lieu dès la puberté et les enfants sont souhaités au plus vite.

Cette idée que l'on a vaincu le manque de place pousse à une frénésie reproductive très marquée. Le nombre d'enfants du ménage a une incidence évidente sur la position sociale, laquelle dépend de l'endroit où l'on naît. Pour des raisons logistiques, les tours se développent par quartiers d'étages, chaque personne habite finalement proche de son lieu de travail. En gravissant cette monade, on verra une orientation de la valeur sociale qui va, assez logiquement, de bas en haut. Le sommet de l'immeuble contient les plus hauts niveaux administratifs de la monade alors que le bas abritent les ouvriers chargés de la maintenance mécanique d'un tel colosse.

Si les monades recyclent leur eaux et sont autonomes au niveau énergétique, elle ne produisent que des objets manufacturés et aucune nourriture. Il existe un extérieur aux monades. Le reste de la planète a été transformée en d'immenses champs laissés aux soins d'agriculteurs qui vivent dans des villages. Il n'existe pas de tourisme dans ce monde, les citoyens des monades ne ressentent pas le besoin de sortir, le dépaysement est à quelques étages après tout, et la circulation est assez libre dans les tours. Les cultures et les habitudes sociales des deux peuples sont totalement différentes. Evidemment, la natalité est vue en sens inverse, avec un strict contrôle des naissances, il subsiste des cultes et des célébrations dans le « monde campagnard » alors que le « monde citadin » est monothéiste.

J'ai apprécié ce livre car il anticipe bien les conséquences d'un tel choix d'habitation de notre planète. Robert Silverberg va jusqu'à décrire la vie d'un musicien, quoique le terme est un peu réducteur. L'ambiance est doucement malsaine, ce qu'on lit est logique et justifiable mais heurte notre morale malgré la relative ancienneté de ce texte. Je conseillerais plutôt sa lecture à un public plutôt adulte, la sexualité étant quand même très présente et la morale de ces potentiels futurs nous demande une certaine dose de recul.

Il faut bien évidemment penser que ce texte est sorti en 1971, que la période était prolifique en idées de toute sorte et que la libération sexuelle et, par-là même, une remise en question de l'idée que la famille et le coupe était la « brique » de la société. Les idées de diversité génétiques et d'autres connaissances techniques et scientifiques étaient devenues en partie domaine public. Je rajouterais qu'il y avait un engouement plus populaire pour ce qui concernait les sciences, la technologie et le futur. Robert Silverberg réalise en fait un essai de sociologie sur une société potentielle, et le résultat est excellent puisque même le style d'écriture, très factuel la plupart du temps, sert parfaitement le contenu. Un bon livre de cet auteur ! Et il vous reste ma dernière nouvelle à lire en cas de manque immédiat.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

dimanche 15 janvier 2017

Les nouvelles du front

Bonjour à toutes et à tous,

J'ai laissé ce blog de côté pour quelques temps et je reviens avec quelques nouvelles et quelques belles découvertes littéraires. Je vais éviter de vous inonder de blabla inintéressant et je vais passer tout de suite à l'essentiel.

J'ai terminé mon petit cycle de nouvelles "Le projet" et je vais vous distiller les deux derniers volets. Le premier tout de suite, sans plus attendre, immédiatement puisqu'il est la raison d'être de ce post. Le deuxième dans 2 semaines. Entre temps je publierais quelques présentations de romans, comme à la grande époque.

"Le projet" est un petit cycle de trois nouvelles. Il se déroule dans un monde post-apocalyptique dévasté où la violence est devenu le principal moyen d'expression. C'est un environnement noir et terrible où l'humanité se présente sous son jour le plus abject. Cela fait longtemps que j'ai publié la première partie donc je ne peux que vous conseiller de relire la première ici.Quant à la suite :

1. Pause café 

Le gamin était là, juché sur son muret, comme d'habitude. Jackson ne savait pas son nom, jamais il ne le lui avait demandé. Pas même le jour où il avait arraché les tripes des pervers qui lui faisaient faire le trottoir, les meilleurs jours. Ses petits yeux noirs le scrutaient de sous sa capuche rabaissée. Le gosse souriait. Jackson voyait ses dents briller dans l'ombre dense de son vêtement. Depuis de nombreuses années maintenant, l'enfant l'attendait à la périphérie d'Abidjan à chaque fois qu'il s'y rendait au hasard de ses déambulations destructrices, toujours scrupuleusement au même endroit. Jackson jouait le jeu de bon cœur. Malgré le fait que les habitudes étaient mortelles.

Jackson marqua un arrêt et jeta un regard apeuré derrière lui. Une bête cauchemardesque s'inscrivait doucement dans son dos, comme si un dispositif de camouflage s'estompait en un improbable fondu-enchaîné. La forme se précisait, massive et haute de plusieurs mètres. Elle était dotée d'ailes membraneuses et son corps écailleux se tordait de colère. Sa tête chevaline hérissée de dents et de protubérances menaçantes se balançait méchamment au bout d'un long cou sinueux horriblement mobile. Sa peau semblait de feu vivant et l'air se tordait en sifflant autour de ses mouvements rapides. Puis la bête repéra Jackson et toute la malignité de ce prédateur fantastique se focalisa sur cette proie esseulée. Jackson portait désormais une armure de plaque médiévale et une longue épée scintillante prolongeait son bras. Le combat dura quelques épiques instants avant que le dragon ne s'effondre, touché à mort et crachant sa dernière flamme d'agonie, blanche et pure. Puis tout disparut soudain et il ne resta plus que Jackson, et l'émerveillement de l'enfant. Le tueur sans pitié sentit son cœur se ramollir à la vue des yeux écarquillés du gamin. Le monstre était un petit travail de modélisation sur la base d'un vieux film bidim, il l'avait spécifiquement préparé à l'intention de ce môme, pour perpétuer le rituel qui les liait depuis la première fois où il était revenu à Abidjan après l'avoir libéré. Ce petit jeu lui avait par ailleurs fait découvrir de nombreuses fonctionnalités avancées sur son armure nanotech. Le gosse sauta souplement à bas de son perchoir, fit un petit signe de la main auquel le terroriste répondit, traditionnellement, de la même manière. Puis le jeune homme s'en fut en courant dans les sinuosités tarabiscotées des ruelles de la métropole plus si altière. Jackson se dirigea sans détours inutiles vers sa destination initiale.

Le siège de sa faction, dans cette partie du monde, était tout bêtement un bar. On y accédait très facilement, il n'avait strictement rien de clandestin et était même flanqué de deux commerces légaux : un marchand de filtres à air et un chimiste public, qui ne s'étaient pas vraiment installés là sans raison. Jackson scanna machinalement le périmètre de l'entrée : crépitement de données dans ses optiques de guerre, analyse des potentiels, graphiques mouvants. Pas de danger, ce qui était somme toute logique quand on faisait partie d'une faction de psychopathes technologiquement suréquipés. Les minables tubes de néon qui faisaient la fierté du patron, un géant blond, fanatique immodéré d'un tyran du Moyen-Âge appelé Hilder, clignotaient faiblement dans la violente lumière du jour : Zyklon-B.

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mardi 10 mars 2015

Les nouvelles du front

Bonjour à toutes et à tous,

Le blog est donc reparti et j'espère que le contenu vous convient. Les nouvelles rubriques "Hallultérations" et "Autres rivages" me permettront de proposer davantage de contenus donc un rythme un peu plus soutenu que par le passé. L'idée était aussi de ne pas s'enfermer totalement dans la science-fiction, d'une part parce que je ne suis pas un spécialiste, et surtout parce que ce n'est pas très représentatif de ma propre personne.

Sur le front de la littérature, je présenterais Congo Pantin, de Philippe Curval, dont vous pourrez savourez quelques extraits dans mes citations du jour. C'est de la bonne SF à la française et j'ai beaucoup aimé. Comme annoncé, je parlerais de Terry Pratchett et de son Disque-Monde. Comme les annales du Disque-Monde sont une œuvre plutôt vaste (plus d'une trentaine de volumes traduits, je pense que le terme œuvre n'est pas usurpé), je préfère présenter le vaste monde loufoque qu'il a enfanté plutôt que de me focaliser sur un roman en particulier.

Du côté de ma production personnelle, j'ai fait l'erreur "de vite essayer un truc" sur la deuxième partie du petit cycle "Le projet", je n'aurais pas dû. Après des heures de méditations (en fait une chaîne de jurons qu'on pourrait à la rigueur voir comme un mantra inédit), j'ai réussi à trouver un compromis entre ma première version et ma nouvelle idée et le résultat sera publié vendredi au plus tard. La future nouvelle rubrique "Hexagrammes", cycle de nouvelles basés sur les 64 hexagrammes du Yi-King, est en bonne voie après une gestation complexe. La relative lenteur de la mise en route tient au fait que j'avais voulu initialement déléguer une partie du procédé de scénarisation et que les multiples changements d'avis qui en ont découlé ont été plus longs que prévu. Je suis par ailleurs plutôt content de ce petit décalage, ce travail demande de la subtilité et une certaine forme de douceur qui se développent assez mal dans l'urgence.

J'ai beaucoup de peine à trouver un film à vous présenter donc je vais probablement devoir puiser dans ma vidéothèque. J'hésitais encore, j'aimerais rester dans le domaine de la SF dans cette rubrique mais il est possible que je dépasse là encore ce cadre, sans compter que de nombreux film n'ont de SF que le contexte, comme "Predestination" que j'ai présenté dernièrement.

Il ne me reste plus qu'à espérer que vous profitez bien du printemps en avance. De mon côté c'est le cas puisque je me suis remis à l'escalade, histoire de prendre un peu de hauteur !

Bonnes lectures à toutes et à tous !

dimanche 1 mars 2015

AV

Bonjour à toutes et à tous,

En ces jours de neige et en attendant le soleil pour aller tracer de belles courbes sur les pentes immaculées, il est parfois agréable de lézarder un peu sur son canapé en savourant un bon film. C'est ce que je vais tenter de vous proposer avec « Predestination » de Michael et Peter Spierig. Contrairement à mon habitude, c'est un film très récent que je présente puisqu'il est sorti en 2014. Au passage, présenter des films qui ont quelques années n'était pas une stratégie délibérée : il se trouve simplement que la plupart des posts de cette rubrique est issue de discussion que je tiens avec des amis ou autres connaissances. Quand elles ne connaissent pas ou que je ne connais pas un film SF que l'un ou l'autre trouvent marquant, je regarde à nouveau ou pour la première fois le long métrage et j'écris un post pour ce blog. Je précise à nouveau que je ne présente que ce que j'ai apprécié, je ne suis en aucun cas un critique de cinéma ni même un amateur (disons qu'un scénario exceptionnel peut me faire oublier bien des défauts).

Mais revenons à nos moutons (électriques). « Predestination » est une adaptation d'un bouquin de Robert A. Heinlein qui s'appelle « Vous les zombies » dans la langue de Molière. Aux allergiques, je vous rassure d'emblée, il n'y a aucun zombie dans cette histoire (sorry Melvin, pas de zombies nazis, mais c'est tout de même un bon film). Je précise que je n'ai pas lu le livre donc il va de soi que je ne peux pas juger de la qualité de l'adaptation. Je dirais simplement que le film m'a donné envie de le lire, puisqu'il semble certain que je ne l'aurais jamais tiré d'une étagère avec un titre pareil : c'est plutôt une bonne nouvelle.

Michael et Peter Spierig, les réalisateurs et producteurs, sont des frères jumeaux d'origine allemande qui réalisent avec « Predestination » leur quatrième long métrage. Comme le reste de leur filmographie, l'origine légale du film est australienne. Ils ont déjà fait un film de zombies (pour ceux qui auraient une petite obsession) qui se nomme « Undead » et un film de vampires, « Daybreakers ».

Le casting est à la hauteur des ambitions des deux frères. Tout d'abord Ethan Hawke, qui avait par ailleurs déjà joué dans « Daybreakers », leur film précédent. Son rôle est mené de très grande manière, et il serait un peu dommage de trop en dire. Je dois de plus bien admettre que, depuis « Gattaca », j'attendais un bon rôle SF pour cet excellent acteur. Ensuite Sarah Snook, très impressionnante dans un rôle difficile. Actrice australienne, elle a tourné dans une dizaine de films, particulièrement ces trois dernières années. Ce rôle est bien porté et ceux qui verront le film comprendront ce que je voulais dire par rôle difficile.

Ce film étant basé sur le voyage dans le temps, je ne peux pas préciser sans y consacrer de très nombreuses lignes à quelles époques se déroule l'action. En revanche, je peux dire que le voyage dans le temps a été découvert en 1981. On a en fait découvert un canal temporel qui, partant de l'instant exact où il fut trouvé, permet de se rendre d'au maximum 53 ans dans le passé ou le futur. Comme de juste, une forme de « police temporelle » a été constituée, les agents essayant d'éviter de grandes catastrophes. Jusque-là, rien de bien original, me direz-vous, mais c'était jusque-là.


Le film suit les pas de John (Ethan Hawke), agent temporel en fin de course. En fin de course car le voyage dans le temps a un prix : on perd a chaque voyage une partie de soi et une psychose grave n'est pas impossible en cas d'abus. C'est pourquoi John va devoir s'arrêter. Sa dernière affaire l'amène sur les traces d'un terroriste new-yorkais surnommé « Le Plastiqueur ».

Au vu de ses derniers indices, il devient barman pour guetter une personne dont il sait qu'elle sera utile. C'est alors que rentre et s'assoit un homme au comptoir (Sarah Snook) et qu'une conversation va commencer. Cet homme va raconter son étrange destin, de petite fille abandonnée aux jours d'aujourd'hui. Ce récit, sous forme de flashbacks successifs, est d'une intensité poignante, l'histoire de cet humain est terrible. Pauvre hère tout seul et ô combien différent !Puis John lui donnera la possibilité de changer son destin.

Malgré tout ses efforts, il ne parviendra pas à l'arrêter avant la fin de son mandat, bien qu'à chaque voyage ses indices se soient de plus en plus focalisés sur un coupable potentiel. John prend donc sa retraite : pour un telle personne, qui n'a en fin de compte aucun passé nulle part, elle prend la forme d'un choix d'une destination spatio-temporelle où l'agent peut finir ses jours comme un humain parmi les autres. Sa dernière enquête inachevée, il décide de prendre sa retraite a une date légèrement antérieure à celle de l'attentat qu'il a échoué à empêcher, se laissant ainsi une ultime chance.

Le scénario est excellent, même si ma petite présentation de l'entame semble peu originale : en fait je ne tiens pas trop à vous gâcher le film en vous dévoilant des mécanismes ou une construction scénaristique. L'exploitation du voyage dans le temps est incroyable et la question de la vraisemblance du scénario devrait vous occuper un instant. L'image est très élégante, assez figée et bien travaillée. La musique est intéressante, particulièrement dans la mesure où elle suit les époques et sert autant au réalisme de l'ambiance qu'à l'accompagnement des scènes.

J'ai pris beaucoup de plaisir à visionner ce film. D'une part parce que son rythme est agréable et bien géré, d'autre part car il est rare de voir une aussi bonne exploitation d'une idée on ne peut plus SF. De nombreux navets ont été commis sur le voyage dans le temps, essentiellement parce que des gens un peu dépassés essaient d'expliquer le pourquoi du comment. Dans « Predestination », l'explication technologique n'existe pas et, franchement, elle est en fin de compte sans le moindre intérêt. Le récit balaie rapidement les questions que les plus ingénieurs d'entre nous pourraient se poser. On se laisse emporter avec beaucoup de curiosités par la trame et ses révélations.

Le film s'adresse à un public plutôt adulte, plus pour l'aspect de la finesse du scénario que pour le contenu visuel du film. Je le conseille très lourdement aux personnes qui pensent ne pas aimer les films de science-fiction : le film ne pourrait tout simplement pas exister sans le voyage dans le temps mais c'est bien la seule chose qui soit SF dans cette histoire (pas de laser et de vaisseaux qui détruisent des planètes, promis). Les thématiques sont vastes : la différence et la difficulté à se positionner parmi ses pairs, l'inéluctabilité du destin opposée au libre arbitre, l'amour et la solitude… Le traitement transtemporel des sujets les enrichit de points de vue à la fois inhabituels et totalement adéquat. Un très bon moment à voir par presque tous !

Bonnes lectures à toutes et à tous !

mercredi 25 février 2015

SF Chronicles

Bonjour à toutes et à tous,

La SF littéraire des années huitante est un peu comme sa musique : bien souvent clinquante, cherchant à être scandaleuse et ne parvenant qu'à être ridicule. Néanmoins, et c'est aussi le cas dans la musique, on y trouve quelques perles incrustées dans la marée noire. C'est ainsi que j'ai redécouvert Norman Spinrad, que j'ai sous-estimé pendant des années après avoir lu un truc assez indigeste de sa main. Heureusement, on m'a un peu poussé à lire « Rock Machine » et on a bien fait. Le bouquin est tout à fait satisfaisant.

Parlons un peu de l'auteur, comme je ne le faisais pas avant. L'auteur est né en 1940, dans les années soixante et septante, il va participer à la rénovation et à la réorientation de la science-fiction américaine aux côtés des plus grands noms de cette époque (Aldiss, Moorcock, Dick, Sturgeon, Ursula Le Guin, Zelazny…), ces auteurs s'appelleront collectivement « New Wave ». Ses deux livres les plus célèbres : « Jack Barron et l'éternité » et « Rêve de fer » avaient fait grand bruit à l'époque de leur sortie, pour leur contenu critique et « révolutionnaire ». Je vous présenterais « Jack Barron et l'éternité » plus tard car j'aimerais bien le relire une petite fois avant de vous en parler.

« Rock Machine », paru sous le titre lui aussi anglais de « Little Heroes », est un travail plus récent puisqu'il est sorti en 1987 en VO et en 1989 en Français. Les années huitante ont été un terreau fertile pour la SF dans la mesure où les technologies se sont peu à peu mises à changer notre quotidien et ce à très grande échelle. Imaginer le futur dans une telle explosion technologique a donné des résultats variés, du plus dingue au plus réaliste. Les années huitante ont vu aussi la télévision envahie par les programmes SF ou fantastiques. Comme je le disais au début, la plupart sont insipides voire franchement ridicules. Ce roman est une exception.

Si la critique sociale est très présente, c'est essentiellement dû au fait que l'auteur prédit un futur socio-économique très hiérarchisé : quelques ultrariches, des cadres sur un siège éjectable et une majorité de pauvres à la limite de la misère noire. Conséquemment, les villes se sont segmentées en fonction de l'échelle sociale de leur habitants. Les quartiers riches sont sillonnés par des gardes privés alors que les quartiers plus modestes sont des coupe-gorge non policé. Comme souvent dans les romans, on suit les trajectoires mêlées de plusieurs protagonistes.

D'abord Paco Monaco, latino-américain de New York, accro au câble (un stupéfiant électronique), homme représentatif des hordes de pauvres qui peuplent cette mégalopole. Paco est au plus bas, c'est alors qu'il va découvrir une nouvelle forme de drogue électronique, le zap, qui permet de réellement vivre ses rêves, comme en réalité augmentée. Cette drogue va lui changer sa vie : de Paco Monaco le miséreux émergera Macho Muchacho, bête de virilité et de prestance. C'est sous l'effet de cette drogue que Paco sauvera Karen Gold qui lui présentera un groupuscule terroriste : le Front de Libération de la Réalité.

Karen Gold est un personnage riche. Petite fille modèle, elle gravit les échelons laborieusement pour obtenir ce qu'elle estime être la normalité : une place dans une colocation en plein New York et un travail sans grand intérêt. Comme de juste, elle perd son travail, puis son appartement et se retrouve plus ou moins à la rue. Elle sera recueillie par ce Front de Libération de la Réalité qui l'emploiera par la suite pour diffuser son idéologie.

Le couple Karen/Paco dynamisera ce groupuscule un peu moribond en élargissant le spectre de son action. Surfant sur les nouvelles stars du showbiz à la mode, le groupe va tenter de changer réellement le monde. C'est compter sans le rock'n'roll.

Effectivement, le fond de cette histoire est le rock. Muzzik, la bientôt seule et unique multinationale du disque, voit ses activités stagner. Il lui faut maladivement trouver une nouvelle star rentable et si possible pas trop imprévisible. La multinationale s'adresse donc à Glorianna O'Toole, la grand-mère terrible du rock'n'roll, espèce de Lemmy, pour fabriquer un produit correspondant à ses attentes. Par fabriquer, je l'entends au sens propre puisque l'artiste n'existera pas. La voix ainsi que la musique seront totalement synthétiques, ainsi que l'image de l'artiste numérique. L'entreprise adjoint deux spécialistes pour créer le produit, lui laissant le choix de la direction.

Evidemment, tout ne va pas aller sans mal, particulièrement au niveau de la relation entre les deux spécialistes : Bobby Rubin à la musique et Sally Gennaro à l'image. Eux aussi vont être emporté par le zap, qui des taudis remontera jusqu'au sommet de la pyramide. Puis le rock les emportera !

L'histoire est bien menée, même si la mise en place prend du temps. Il est plaisant de passer d'un personnage à l'autre, leur vision de leur société est si différente qu'elle en est parfois opposée. Les références rock, nombreuses, sont la seule marque de vieillesse du livre. La société envisagée est terrible d'indifférence et l'idée de réveiller le monde par la musique est intelligemment exploitée.

Le livre s'adresse à un lectorat assez âgé pour supporter quelques scènes érotiques et de violence (après tout, sex, drugs and rock'n'roll). Cet auteur est de plus assez légendaire et ses thématiques n'ont pas été écornées par le temps. J'ai pris un grand plaisir à le lire, j'ai eu envie de savoir où le récit pourrait mener, quelles solutions seraient envisagées… Dans tous les cas un auteur à lire et à savourer devant un bon feu de cheminée.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

vendredi 20 février 2015

Autres rivages

Bonjour à toutes et à tous,

Comme annoncé précédemment, je vais prendre le temps de présenter des livres hors du domaine de la science-fiction. La rubrique s'appelle donc « Autres rivages » et son contenu sera beaucoup plus varié que mes autres rubriques. Je ne tiens en effet pas à suivre de ligne particulière quant au choix des livres que je présenterais : je n'ai moi-même que peu de structures dans ce que je lis par plaisir.

Donc j'inaugurerais en vous dévoilant « Océan mer » d'Alessandro Baricco. L'auteur est à mon sens connu, mais ce n'est pas forcément le cas pour tout le monde. Ecrivain, musicologue, journaliste et quelques autres : le bonhomme a plus d'une corde à son arc et s'en sert assez abondamment. Sa production littéraire commence dans les années nonante et se prolonge jusqu'à nos jours. Quelques-uns de ses textes sont même assez célèbres : « Soie » notamment, que je conseille vivement, ou encore « Novecento : pianiste », initialement monologue de théâtre adapté en film (« La légende du pianiste sur l'océan », Giuseppe Tornatore, 1998). Il a aussi sorti quelques essais dans le domaine plus pointu qu'est la musique. L'ensemble de sa production littéraire est très égale en qualité, le style à l'italienne en plus.

Pour en revenir à « Océan mer », on a affaire à un roman-fleuve un peu particulier. C'est un roman-fleuve dans la mesure où l'on suit le destin de sept personnages, particulier dans le sens où la structure est très dynamique, les destins se croisant, se mêlant ou se séparant à l'envi. L'îlot de stabilité de ce récit se trouve en fait être un lieu : la pension Almayer « posée sur la corniche du monde », dirigée par des enfants. Tous les personnages s'y rendront et s'y croiseront, et tous en sortiront changés, unis malgré eux par le spectre récurrent d'un ancien naufrage.

Ce naufrage est à la fois terrible et sublime. Il est l'autre pivot du récit, incrémentiel et malsain, affreusement réel. L'auteur a une maîtrise des ambiances proprement stupéfiante. L'aspect à la fois vivant et musical de son écriture vous ensorcelle et vous emporte. Il faut aussi souligner le très bon travail de sa traductrice, bien que je ne puisse pas juger de la traduction elle-même puisque je ne lis pas l'Italien, qui écrit un texte de sublime qualité. Le vocabulaire est fin et vivant, le rythme des phrases est toujours bien présent, portant le récit de très agréable manière.

Comme souvent avec les auteurs italiens, le lecteur passe du rire aux larmes en des laps de temps parfois très courts. L'épopée du docteur Bartleboom à la recherche de sa future femme est désopilante, les prières du père Pluche sont d'une émouvante naïveté, l'histoire des naufragés est dramatique, toutes les fragrances des émotions sont présentes, sans qu'elles soient lourdes ou trop nombreuses pour être discernées.

On ferme le livre sur une sensation d'émerveillement, l'idée d'avoir touché à des vérités simples et légères. Ce roman en particulier est tout à fait lisible par tout le monde. Le vocabulaire est accessible, simplement bien choisi, et la violence liée au récit reste justifiée et acceptable. D'autres romans de cet auteur sont moins grand public : « Soie » contient par exemple une lettre érotique absolument sublime peu compréhensible par des enfants.

Je ne peux que vous proposer de découvrir cet auteur si vous ne le connaissez pas encore, sa production est assez vaste et on peut désormais assez facilement avoir la chance de voir son monologue « Novecento : pianiste » puisqu'une version française ou l'autre se joue dans différents théâtres (une version intéressante sera jouée à « L'Octogone » prochainement mais la salle affiche complet depuis quelques temps). A titre personnel, j'ai aussi beaucoup aimé « City » qui m'a fait rire aux larmes plus efficacement que certains romans de Terry Pratchett.

C'est ce qui m'amène au mot de la fin, le prochain auteur que je présenterais sera Terry Pratchett, et là aussi son traducteur, plus particulièrement ses « Annales du Disque-Monde ». Je ne me voyais pas le présenter en SF car ce n'en est clairement pas, mais l'auteur est vraiment trop bon et pertinent pour qu'on passe à côté, sans compter que c'est un grand cynique à l'anglaise. Du coup bon voyage en Italie et rendez-vous en Angleterre !

Bonnes lectures à toutes et à tous !

lundi 16 février 2015

AV

Bonjour à toutes et à tous,

Ce film-là, ça faisait un sacré moment que j'avais envie de vous en parler. Puisque certains sont en vacances, profitons-en ! C'est à la fois un film et un réalisateur que j'apprécie. Le film est de plus clairement cyberpunk, ce qui n'est évidemment pas pour me déplaire. Mais ne brûlons pas les étapes et causons un peu réalisateur et histoire du film.

Le réalisateur est japonais : Mamoru Oshii. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas du tout, c'est malheureusement assez logique puisque sa carrière extrêmement prolifique commence dans les années 80 mais ne devient connue par nous autres pauvres gaijins que vers 1995. Cette année-là, j'ai découvert que je pouvais réellement aimer l'animation, j'ai vu comme beaucoup de monde son « Ghost in the shell », incroyable long métrage d'animation au scénario époustouflant et à l'image magique. Mamoru Oshii avait déjà à ce moment-là un lourd passif de films classiques et d'animation (notamment « Patlabor » ). « Ghost in the shell » lui donne une dimension internationale qu'il va creuser, il sera par exemple le premier à proposer un long métrage d'animation à Cannes, « Innocence : Ghost in the shell » . « Avalon » a lui aussi concouru pour la Palme d'Or en 2001.

Mamoru Oshii a collaboré avec un nombre incalculable de réalisateurs et autres dessinateurs, dont les studios Ghibli où il semble qu'il se soit peu entendu avec Miyazaki. Il écrit quelques romans, quelques mangas et tourne énormément. Son travail est actuellement très respecté et on s'accorde à dire qu'il est un de ceux par qui la production audiovisuelle japonaise est parvenue jusqu'à nous.

Après la reconnaissance pour « Ghost in the shell », l'annonce du tournage d' « Avalon » échauffa un peu les esprits. Le choix d'une collaboration entre le Japon et la Pologne peut paraître un peu fantasque mais, au vu du résultat, il semble que Mamoru Oshii savait parfaitement ce qu'il faisait. La VO est étrangement en polonais, ce qui rajoute une couleur originale à nos oreilles. Le choix des acteurs est excellent, ainsi que les décors puisque le film est réellement tourné en Pologne. Enfin, le coût du film, 8 millions de dollars, devrait faire réfléchir un peu les petits rigolos qui tournent des immondices à 300 millions.

Le film est porté tout du long par la puissante musique de Kenji Kawai, vieux complice de Mamoru Oshii qui avait déjà fait la bande originale de « Ghost in the shell » et de nombreuses autres collaborations. De plus, Kenji Kawai a l'intelligence de faire recours, pour ses parties orchestrales, à l'orchestre philharmonique de Varsovie et même au chœur de Pologne. Ainsi sera tournée cette magnifique scène où vous pourrez voir la bande originale directement jouée dans le National Concert Hall de Varsovie par l'orchestre, la soliste et les chœurs réels : un grand moment !


Le film se déroule dans un futur proche indéterminé. Le monde est fatigué, les gens sont gris, tout semble figé dans un éternel présent postindustriel lourd et fadasse. Dans ce monde apparemment vide, un jeu vidéo illégal s'est développé. Casqué dans un siège, on peut expérimenter un jeu de tir à la première personne extrêmement réaliste. Le défaut qui le rend illégal est double. D'une part le jeu entraîne une certaine dépendance et, d'autre part, il peut causer des dommages neuraux graves qui laissent le sujet bloqué dans son cerveau.

Nous suivons le parcours de Ash (Malgorzata Foremniak), joueuse suffisamment talentueuse pour vivre des gains du jeu. Elle était membre d'une équipe, les Wizards, qui s'est séparée dans la douleur après avoir été la meilleure équipe existante. Depuis elle joue seule. Elle est contactée par un ancien coéquipier, Stunner (Bartlomiej Swiderski), qui veut à nouveau monter une équipe pour atteindre le niveau supérieur, un niveau mythique.

C'est là que Mamoru Oshii exploite cette idée de jeu vidéo avec une créativité exceptionnelle. Pour commencer, l'espace de jeu s'appelle Avalon, en référence à l'île du mythe arthurien. Toute une ambiance est générée, portée par l'ambiance héroïque propre à cette légende. Ensuite, le traitement visuel des phases de jeu est somptueusement froid, clairement différent de l'espace réel si inquiétant et vide. A un tel point qu'on commence à se demander ce qui est vrai, le jeu ou la réalité ?

Le rythme est parfaitement géré, d'une lourdeur éléphantesque, de petites scènes viennent dynamiser le tout. Le choix des couleurs de l'image renforce les situations et teintent justement le déroulement du scénario. Les acteurs sont très convaincants, peu nombreux et on sent la précision de la direction. Enfin, le travail sur les effets spéciaux de l'équipe japonaise est époustouflant tout en restant sobre et finalement très adéquat.

Vous aurez dû comprendre que j'ai beaucoup apprécié. Le film est d'une beauté visuelle sidérante que la musique nappe et soutient. Le scénario suit les images, ou peut-être est-ce l'inverse, difficile à dire tant les deux sont liés. Le film ne s'adresse pas à des enfants, évidemment. Le public reste tout de même large car le film, même s'il a pour composante importante un jeu vidéo, n'est pas une amusette pour geek mais bel et bien un film fait par un réalisateur talentueux et largement expérimenté. Ceux qui ne l'aurait pas vu ferait bien de regarder aussi « Ghost in the shell », et ce même si vous pensez ne pas aimer les dessins animés. D'ailleurs, sur ce, je crois bien que je vais le regarder encore une petite fois.

Bonnes lectures à toutes et à tous !

PS : j'ai eu un petit souci de polices dans les deux posts précédents que je n'ai pas vu de suite, c'est tout de même plus agréable à lire maintenant.